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mardi 31 janvier 2012

élévation

Il n'est, au fond, guère compliqué de diriger un État, dès lors qu'une situation financière saine lui garantit les moyens de ses politiques. Celui-ci ne rencontrera pas plus de difficultés lorsque sa solvabilité se dégrade, aussi longtemps que l'épargnant, animé d'un raisonnable espoir de récupérer dividendes et principal, acceptera de couvrir ses déficits. Mais lorsque l'état-anesthésiste a fini de consommer sa dernière ligne de crédit, il ne lui reste plus d'autre choix que de faire appel à la ressource des pauvres : l'imagination. Nicolas Sarkozy, dans son programme post-électoral récemment détaillé à la télévision, revient ainsi sur le problème lancinant et éternel du logement, plus précisément de l'insuffisance d'une offre disponible à un coût que ménages et bailleurs sociaux sont disposés à accepter. Longtemps, la question fut résolue de la façon la plus simple, en enchaînant une si longue liste d'avantages fiscaux qu'il a fallu, pour s'y reconnaître, les baptiser chacun du nom de son promoteur. La dureté des temps condamnant ces solutions faciles, il faut innover, et inventer un dispositif qui produise quelque effet sans pour autant rien coûter. Ainsi vit le jour cette augmentation des droits à construire, qui permettra, durant seulement trois ans, de bâtir, sur un terrain identique, 30 % de surface en plus, une solution d'une si parfaite simplicité qu'on s'étonne qu'elle n'ait pas donné naissance à l'une de ces maximes qui vous marquent un quinquennat : monter plus pour construire plus. Dès lors, on ne peut qu'être surpris de voir une aussi brillante idée si fraîchement accueillie, et en premier lieu par la profession des bâtisseurs.

Car, montrant ainsi que le diable ne se cache pas uniquement dans les détails, cette règle si élémentaire révèle, une fois mise en œuvre, une étonnante capacité à produire des ennuis. Les difficultés sont d'abord techniques : pour passer de 37 à 48 mètres, il faut plus qu'une gomme et des crayons. Revoir totalement la conception d'un immeuble collectif, quand bien même sa construction n'aurait pas encore commencé, se traduirait par des retards inacceptables, ne serait-ce que pour des raisons contractuelles. Seuls pourraient donc profiter du rehaussement les bâtiments encore en projet, et qui ne souffriraient pas d'un délai de quelques mois. Or, la mesure n'étant effective que durant trois ans, ces contraintes vont fortement limiter son effet. Construire plus haut, de plus, ne permet pas de commercialiser des appartements plus abordables, et pour deux raisons. Si la densité a des effets positifs en réduisant les distances et en favorisant les communications, elle augmente aussi le coût de la construction, un immeuble étant d'autant plus cher qu'il est plus haut. En principe, ce surcoût devrait être minoré par un meilleur usage du foncier. Mais, on ne peut guère en douter, les calculs des propriétaires seront vite faits, et les bénéfices à attendre de l'accroissement de densité compensés par la hausse du prix des terrains puisque, on le sait, dans les grande villes, c'est le fonds qui manque le plus. Comme toujours, le propriétaire de la ressource la plus rare sera le mieux à même d'en tirer profit. Le plein effet de ces nouvelles dispositions, en somme, ne s'appliquera qu'aux promoteurs déjà propriétaires du terrain, mais qui n'ont pas encore commencé à construire dessus, ce qui limitera singulièrement leur nombre.
Enfin, au delà des inévitables récriminations des défenseurs du patrimoine, animal ou minéral, cette augmentation des densités risque de trébucher face à des adversaires de taille, les élus locaux. Son principe implique en effet de contourner leurs prérogatives, puisqu'elle s'impose à eux, et à leur Plan local d'urbanisme, à une condition essentielle, et dont il est difficile de s'abstraire, la municipalité disposant toujours de la possibilité de s'opposer, au cas par cas, à un projet. On imagine que, dans les grandes agglomérations, les services de l'urbanisme auront autre chose à faire que d'interdire, ici et là, à la discrète surélévation d'un pavillon ; les promoteurs de grands projets, par contre, auront toujours à combattre pour se voir reconnu leur droit à la hauteur. Et dans les villages, les bonnes relations avec le maire et les voisins détiendront la clé du chantier.

Le gouvernement, écrivaient Les Échos, attend de cette idée si simple 40 000 logements supplémentaires par an. Les mises en chantier de logements, individuels comme collectifs, selon l'INSEE, fluctuent assez largement d'une année sur l'autre, reflétant ainsi des variations plus globales : elles sont passées de 430 000 en 2007 à 305 000 deux ans plus tard. En 2001, avec 421 000 unités nouvelles, on touche le haut de l'intervalle, et ce n'est sans doute pas dû au hasard, mais bien à l'anticipation de la dégradation des conditions de financement qui accompagnera le grignotage d'avantages qui contribuent largement à la vitalité du secteur. Le construire plus représenterait donc de l'ordre de 10 % du total, et viendrait alors compenser très exactement la diminution de leur activité que les professionnels anticipent. L'idée semble si merveilleuse que l'on doit regretter de ne pas y avoir songé plus tôt. Dans les faits, elle permettra surtout au propriétaire de pavillon d'enfin construire sans rien demander à personne ce garage auquel il n'avait pas droit, et dont il rêvait depuis si longtemps. Ayant mangé son gros gâteau, l'État-illusionniste se trouve réduit à sortir de son chapeau une maigre carotte, avec laquelle il lui sera bien difficile de satisfaire l'appétit dévorant de la foule des rongeurs.

vendredi 20 janvier 2012

mur

Bien sûr, un programme électoral n'est jamais qu'un empilage de thèmes en vogue, le jeu consistant à piocher dans le fonds commun des sujets obligés, la dette, le chômage, la protection sociale, de manière à composer un menu personnalisé qui obéira à une double contrainte, se distinguer de l'adversaire tout en restant suffisamment simple et concis pour tenir sur une dépêche d'agence, ou dans un sujet de journal télévisé. Mais il n'est pas superflu d'aller voir ça de plus près, et de creuser un peu une proposition particulière d'un parti spécifique, puisqu'une des propriétés du parti en question tient dans sa forte signature intellectuelle, qui lui permet d'appuyer son programme sur une quantité d'études, et sur de gros bataillons de militants-chercheurs. Les Verts l'affirment, leur révolution écologiste entraînera la création d'au moins 600 000 emplois, étalée sur cinq ans ; Il serait sans doute un peu mesquin de souligner le procédé, le cumul permettant de grossir des effectifs qui ne représentent jamais que 120 000 postes par an, alors même que l'UNEDIC, écrivent aujourd'hui Les Échos, prévoit pour 2012 200 000 suppressions. La réalité semble en effet bien cruelle, et les récents licenciements chez Vestas, comme d'autres l'ont déjà noté, sonnent comme un douloureux rappel pour ceux qui veulent ignorer que celle-ci a toujours raison. Ce qui ne rend que plus intéressante l'analyse de la manière dont il sera bientôt possible de renverser les montagnes, et de créer des emplois durables et rentables sur la base d'activités subventionnées.
On s'appuiera pour cela sur une étude parmi d'autres, produite en l'espèce par Philippe Quirion, chargé de recherche au CIRED, institut qui semble s'occuper pour l'essentiel de modéliser le fonctionnement des économies peu productrices de CO2, à l'intention du WWF, et qui présente un scénario grâce auquel la réduction de 30 % de ses émissions de CO2 permettra au pays de gagner 684 000 emplois. Inspirée des travaux de l'association négaWatt, cet article s'en éloigne en un point crucial, puisqu'il ne s'intéresse pas au sort de l'électronucléaire ce qui, en plus de créer une divergence sensible avec le programme Verts, n'est pas sans conséquence. Cette impasse bouleverse, en fait, le scénario. Car si celui-ci insiste sur la réduction du recours aux énergies fossiles, c'est parce que, à cause cette production d'électricité décarbonnée qui caractérise la situation française, il ne reste guère ici d'autres sources significatives de CO2. Or, arrêter les centrales nucléaires entraîne inévitablement une hausse des émissions de carbone puisque l'on aura supprimé le principal moyen d'obtenir de l'électricité sans carbone, moyen dont on sait l'importance qu'il occupe dans notre pays, et qu'il faudra bien remplacer par quelque chose, puisque, pour faire face à l'arrêt de 80 % des capacités de production d'électricité, la sobriété risque de ne pas suffire. Mais l'étude présente malgré tout un intérêt essentiel puisque son auteur, en économiste, détaille avec précision, secteur par secteur, les mutations du marché de l'emploi que ses propositions entraînent ; il ne dit mot, par contre, des conséquences sociales de son économie nouvelle.

La grande mutation verra donc la migration d'emplois détruits, dans l'automobile et les énergies fossiles, vers des secteurs en croissance, les filières renouvelables et l'efficacité énergétique, et le bilan en sera fortement positif, puisque le contenu en emplois de ces nouvelles activités est bien supérieur à celui des "secteurs en décroissance", tandis que la mutation sera d'autant plus bénéfique que les emplois en question, peu qualifiés pour l'essentiel, correspondent précisément aux capacités des plus gros effectifs de chômeurs. Cela semble si merveilleux que l'on se demande pourquoi diable ne pas y avoir pensé plus tôt, et dans quels sombres détails celui-ci peut bien se cacher.
Une partie significative de ces emplois, pour commencer, n'a rien de neuf puisque le vocable d'efficacité énergétique recouvre ce que l'on appelait autrefois plus prosaïquement travaux d'isolation thermique ; ces travaux, certains les ont réalisés depuis fort longtemps et sans l'aide de personne. Mais inventer un nouveau terme pour désigner une pratique ancienne permet de revendiquer la paternité de la pratique en question, et on aurait bien tort de se priver de ce bénéfice symbolique, et gratuit. Ces emplois, de plus, comme une bonne partie de ceux qui seraient générés par l'implantation d'éoliennes et de centrales photovoltaïques, appartiennent à un seul secteur, le BTP lequel, faute d'attractivité, éprouve déjà des difficultés à satisfaire ses besoins de main d’œuvre. En outre, et par définition, ces emplois n'auront qu'un temps : et il est quand même surprenant que les spécialistes auto proclamés du durable se préoccupent si peu du long terme.
Le grand changement connaîtra aussi son volet industriel, la destruction des emplois dans l'automobile étant compensée par les transports en commun, et l'énergie ; mais là, plusieurs difficultés surgissent. Ces industries, d'abord, ont cessé d'être une spécialité locale, et si le carnet de commandes d'Alstom reste bien garni, c'est en partie grâce à la demande en infrastructures des pays émergents. Encore peu à même de produire ces structures complexes que sont les avions, les turbines à gaz, ou les centrales nucléaires, ils sont, et les exemples de la filière photovoltaïque en Chine ou de l'indien Suzlon le montrent, totalement compétitifs lorsqu'il s'agit de technologies plus accessibles et adaptées à la grande série. Les déboires de Vestas ou de Photowatt sont là pour rappeler à qui profitent des subventions que payent les seuls consommateurs locaux.
Car le troisième obstacle est d'ordre financier. Rémy Prud'homme a montré que l'abandon de l'automobile au profit des transports en commun implique un transfert d'un secteur fortement bénéficiaire à un autre, lourdement subventionné. Il en va de même avec cette efficacité énergétique, les normes nouvelles renchérissant significativement un coût de la construction victime de la hausse des matériaux, et rendant donc plus coûteux un logement qui trouvera de moins en moins d'acheteurs. Quant à l'énergie, on sait ce que les filières vertes doivent à des subventions massives qui seront d'autant plus difficiles à camoufler dans un coin de la facture EDF, sous l'appellation fallacieuse de service public d'électricité, que ce poste augmentera à mesure de l'accroissement des investissements qui, désormais réalisés en mer, prennent l'apparence d'une fuite en avant.

Le scénario analysé ici présente donc un petit écart par rapport au programme des Verts, puisque le nucléaire n'y est pas mentionné, et comprend un grand et paradoxal oublié, le CO2. Une analyse récente du CEPOS, think tank danois composé d'incorrigibles libéraux, dévoilait la face cachée du pays le plus éolisé d'Europe. D'après les données d'Eurostat, un français a généré en 2009 8 tonnes de gaz à effet de serre, un danois 11 tonnes ; bouleverser l'équilibre actuel de la production d'électricité se paiera donc d'une double hausse, des tarifs, et des émissions de CO2. Le scénario des 684 000 emplois consiste donc à détruire des postes doublement rémunérateurs, en tant que tels et par les recettes fiscales qu'ils génèrent, dans l'automobile et les énergies fossiles, pour créer des emplois subventionnés dans le BTP et les transports en commun, avec comme seule justification de réduire les émissions de gaz à effet de serre d'un des pays les moins émetteurs dans la zone développée la moins émettrice : on ne s'étonnera donc pas s'il s'écrase en prenant contact avec le mur de la dette, et le pavé tranchant de la réalité.

lundi 16 janvier 2012

AA+

La fin du monde vient donc d'avoir lieu, et, l'œil collé à l'écran, chacun pouvait la suivre en direct sur Boursorama. Mais le calme étrange qui suit ces lendemains de cataclysme conduit à s'interroger sur l'ampleur de la catastrophe. Il se pourrait que, en l'espèce, le rôle des agences de notation financière ait été grandement surestimé, et que l'on ait assisté, en réalité, à la mise en scène d'une fiction intéressée, dont le sens dépend de la position politique que l'on adopte. Cette dégradation, pour le monde de la finance, produit sans doute d'autant moins d'effets qu'elle avait depuis longtemps été prise en compte. Et peut-être même que, en fait, la note de la dette souveraine française n'a pas vraiment été abaissée.

Car un seul membre du triumvirat de la notation, Standard & Poors, a franchi le Rubicon en attaquant les intérêts vitaux de la République. Prudemment resté sur la rive, Moody's se contente de maintenir sa surveillance. Encore plus en retrait, Fitch Ratings, filiale de Fimalac, a fait part de son intention de rester l'arme au pied pour le reste de l'année ; mais Marc Ladreit de Lacharrière éprouve sans doute quelque appréhension à imaginer sa tête d'aristocrate promenée au bout d'une pique. Les justifications de Standard & Poors, qui grâce à son coup d'éclat connaissent une audience qui s'étend un peu au delà de son public habituel, méritent par ailleurs que l'on s'y arrête. On découvre, d'abord, l'agence adepte du traitement par lots : tous les pays de la zone euro ont vu l'état de leurs finances inspecté, et certains, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, ont été bien plus mal traités. Chez Standards & Poors, par ailleurs, le triple A devient une denrée rare, à la distribution confidentielle : Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suisse, pays scandinaves constituent le dernier carré des résistants à la dégradation, et sans doute plus pour très longtemps puisque, dans la zone euro, Allemagne et Luxembourg sont seuls à échapper à l'humiliante sanction de la surveillance négative. Après l'Europe et les États-Unis, en somme, le AAA a presque disparu, et, donc, son utilité aussi. Car il n'est pas besoin de lire des journaux gratuits pour savoir que, appliquées aux grandes puissances, ces notes ne renseignent personne.
Les grands, d'ailleurs, font tout ce qu'ils peuvent pour y échapper : le commentaire de Standard & Poors rappelle ainsi que les notes de l'Allemagne, des Pays-Bas, de la Grande-Bretagne, de l'Italie et de la France sont "unsolicited", ce qui mérite quelques explications. On l'ignore généralement, mais les agences interviennent en principe à la demande d'une entité, entreprise, institution publique, État, qui désire faire évaluer sa solvabilité avant de faire appel au marché : faute de note, celui-ci risque en effet de montrer peu d'empressement à souscrire à des obligations dont il ne peut évaluer le risque. Le fait que, en Europe, les petits pays, mais aussi l'Espagne, sollicitent ce jugement que les grandes puissances récusent montre la haute opinion que celles-ci ont d'elles-mêmes. Et en les notant d'autorité, comme les autres pays de l'Union, les agences rétablissent une égalité que les puissants refusent. De plus, le vrai étalon, la capacité d'emprunt, en volume comme en matière de taux, s'établit et se modifie à chaque fois que France Trésor procède à une adjudication, et il informe de manière autrement plus fine et plus pertinente que la notation périodique d'une agence. La note joue, en fait, un rôle institutionnel, garantissant la qualité du portefeuille d'investisseurs cherchant à éviter à tout prix le risque : mais si la meilleure note disparaît, il leur faudra bien se contenter du bataillon bien plus fourni des AA+.

Mais la manière dont l'agence explique sa décision surprendra les amateurs d'idées simples, même si la façon dont elle juge, non pas une situation financière, mais bien une politique publique et ses effets supposés confirmera les isolationnistes dans leur conviction qu'elle se mêle, d'autorité, de ce qui ne la regarde pas. Car, tout en rendant hommage à l'action de la BCE, Standard & Poors expose ses craintes, et redoute les conséquences d'une politique avançant sur un seul pied, celui d'une austérité qui s'exprime dans l'accroissement de la pression fiscale, avec comme conséquence récession et diminution de la consommation et, donc, baisse des rentrées fiscales  en question. Ce cercle vicieux de la rigueur a déjà été abondamment dénoncé : mais que le porte-parole des marchés rejoigne le chœur des économistes critiques a de quoi bouleverser son anticapitaliste. Les marchés, en fait, sont rationnels. Rompre avec trente ans de déficit de se fait pas du jour au lendemain, et la vertu austère du nouveau converti leur semble tout autant suspecte que, naguère, la prolixité de celui qui fut jusque-là un débauché. Mais, plus encore, ils redoutent les conséquences de ce qui ressemble à une nouvelle incarnation du même aveuglement, à la fois dans ce qu'elle dénote d'incompréhension fondamentale de leur fonctionnement, et dans son impuissance à apaiser ce léger doute qui subsiste, et selon lequel tout ça, au fond, c'est seulement pour la galerie. Le préteur ne réclame rien d'autre que le respect de son contrat : et, comme toujours, il est disposé à accorder des délais, à condition qu'on le rembourse. Un retour très progressif à l'équilibre budgétaire, un désendettement raisonnable et lent qui pourra s'étaler sur des dizaines d'années lui conviendrait bien mieux, pourvu qu'il n'ait de doute ni sur la route, ni sur la tenue de cap, que ces furieuses promesses d'un retour à l'équilibre en trois ans et en pleine crise, dont il est à craindre qu'elles restent lettre morte.

Enfin, et surtout, cette dégradation produit des effets qui relèvent essentiellement du comique, et qui sont si nombreux qu'on se demande à qui accorder la palme. Au spectacle, mis en scène par on ne sait quel spin doctor, que le pouvoir joue autour de cette note, lui qui transforme ce qui n'est rien de plus qu'un avis parmi tant d'autres en un rempart contre l'adversité, à l'efficacité quasi-magique puisqu'elle ne relève que de la croyance, rappelant ainsi ces habitants qui, face à la montée des eaux, ont recours à n'importe quel matériau, fut-il le plus dérisoire, pour protéger leurs biens de l'inondation ? À la popularisation au travers des media d'une notion qui, et c'est la son principe, résume une longue analyse en une formule courte et tranchante, et fournit donc aux journalistes une matière première qui, par son originalité comme sa concision, répond à leurs exigences tout en leur permettant de se pavaner en jouant les savants ? Ou, plus encore, à ces piliers de bar bons clients des micros-trottoirs, qui débitent un avis définitif sur les conséquences de la dégradation, eux qui glosaient hier sur Fukushima ou Clearstream sans avoir la plus élémentaire notion de radioactivité ni avoir jamais entendu le terme de règlement-livraison ? La pantalonnade du triple A aura au moins eu le mérite de rappeler à quel point, de nos jours, on manque cruellement d'occasions de s'amuser. Attendons-donc sereinement le défaut de la Grèce : là, on va rire.

mardi 10 janvier 2012

déconstruire

Ainsi donc, les journalistes de la grande presse se mettent à leur tour aux innovations lexicales, investissant un domaine autrefois réservé aux producteurs de théories à la française, puisque ces innovations jouent un rôle déterminant dans le succès public de leurs auteurs. Après le constructivisme ou le post-modernisme, qui ont transité par la critique architecturale pour finir recyclés chez les sociologues, voilà que le déconstructivisme semble inspirer les rédacteurs de gazettes. Car quelle autre influence pourrait expliquer l'emploi, dans la presse écrite ou télévisée, du terme de "déconstruction" pour qualifier la démolition du TK Bremen, ce petit cargo de 6 000 tonnes échoué sans pertes humaines sur une plage du Morbihan ? Quelle autre intention que celle de rejoindre la grande famille des faiseurs de vocables pourrait-elle justifier cet emploi inusité, et cette volonté de négliger le terme usuel en de telles circonstances, démolition ? Le recours à ce vocable, assez répandu, n'a évidemment rien d'innocent : et son emploi mérite que l'on s'y arrête, comme il faut revenir, sinon sur le feuilleton du cargo échoué, du moins sur la manière dont la fin de son histoire est mise en scène, et en images.

En première analyse, parler de déconstruction et pas de démolition relève d'une opération de camouflage : construire, c'est, par définition, assembler dans un certain ordre un certain nombre d'éléments pour obtenir un résultat qui fonctionne de manière satisfaisante, et rendra les services attendus pendant de longues années. Déconstruire, ce serait donc faire de même, dans l'autre sens, avec la même minutie, et dans les mêmes conditions de propreté. Le terme évoque les exigences nouvelles qui s'adressent aux produits manufacturés, lesquels doivent désormais être conçus pour faciliter et leur désassemblage une fois leur existence terminée, et le recyclage de leurs composants. Il évoque aussi un autre emploi étrange d'un terme du langage courant, l'effacement de barrages coupables d'entraver le parcours des saumons, et relève comme celui-ci d'une sorte d'opération de nettoyage qui s'exercerait sur un plan purement symbolique, et qui vient planquer la saleté sous le sable.

En apparence, recourir à un tel euphémisme vient contredire une autre propriété de la manière dont la télévision en particulier rend compte de l'accident, l'échouage d'un bête vraquier utilisé d'ordinaire pour le transport de céréales et qui, en l'espèce, faisait route à vide, pour lui donner la dimension d'une catastrophe sans précédent dans l'histoire de l'humanité, quand bien même celle-ci serait limitée à sa composante locale. Mais là l'affaire, assez vite, tourne court puisque, pour l'alimenter, il faut mobiliser un peu plus que de la conviction : il faut des faits. Et l'entretien accordé à France 2, en anglais, par l'un des techniciens néerlandais chargé de la démolition de l'épave ne contribue pas vraiment à fournir la substance qui permettrait de grossir l'événement. Car l'employé d'Euro Demolition, entreprise qui compte dans ses références sa participation à la démolition du Tricolor se révèle bien mauvais client. Le chantier du Tricolor, ce bâtiment de 50 000 tonnes construit pour transporter des voitures, chaviré après une collision avec un porte-conteneurs au milieu de la Manche, en plein sur une des routes les plus fréquentées au monde, et qu'il avait fallu tronçonner sur place à l'aide d'une technique mise au point pour récupérer l'épave du Kursk, représentait un défi infiniment plus complexe et, on l'imagine, autrement plus excitant que de rogner 6 000 tonnes de ferraille à l'abri sur une plage. L'affaire du TK Bremen se résume en bien peu de mots : un échouage banal dans lequel il n'y a, comme on disait voilà bien longtemps, à l'époque où cela semblait encore essentiel, pas mort d'homme, et un chantier de démolition de faible ampleur et sans difficulté technique qui sera achevé en deux mois, donc largement à temps pour rendre la plage à ses prédateurs habituels, les touristes.

Est-il vraiment possible de ne pas s'en apercevoir ? S'il n'y a rien d'étonnant à voir les militants de tout poil, faute de supertanker cassé en deux sur la côte bretonne, faire avec ce qui leur tombe sous la main, on imagine que les habitants, au moins, ne sont pas dupes, et viennent sur la plage bien plus pour voir le spectacle que pour confier leur indignation aux équipes de télévision. Choisir de ne faire parler que les mécontents, avec leur discours sans surprise et leur appétit pour la parole, grossir des faits sans importance et vite oubliés relève de la routine, et de la construction habituelle des fictions du journal télévisé. Mais ce qui l'est moins, c'est sans doute la manière de parler d'un accident, et pas seulement en stigmatisant les suspects habituels, le capitaine, l'armateur, les marins. Car en redéfinissant l'événement, en le cachant sous un euphémisme, on fait sortir l'imprévu du champ, on masque la nature de l'opération de démolition, son caractère improvisé, l'obligation de s'adapter à des circonstances toujours originales, aussi bien que les conséquences, finalement minimes.
Le lexique s'est, depuis quelque temps, enrichi de ces créations qui n'ont rien de spontané, et visent à redéfinir la manière d'appréhender les choses dans un sens précis, et avec un objectif particulier, qui donnerait à l'homme la capacité de n'avoir aucune influence sur son environnement, quitte à exactement réparer les dégâts causés, à faire en sorte qu'il ne se soit rien passé, et justifierait par là-même une certaine vision de la place que celui-ci doit occuper, au point de la rendre universelle, inévitable, et obligatoire.

jeudi 29 décembre 2011

crunch

Quand, habitués à tirer profit des miettes abandonnées par l'empire, les flibustiers voient leurs richesses s'amenuiser au point de ne même plus suffire à assurer leur survie, c'est que la situation est désespérée. Et le plus intéressant, dans la crise que connaît Petroplus, est de voir combien l'enchaînement infernal qui conduit le raffineur suisse à sa position actuelle semble accepté par tous, au point que même les réactions des salariés directement menacés ne paraissent pas dépasser, pour l'heure, le stade d'un combat de pure forme, mis en scène sans conviction dans l'attente de la fermeture définitive et des négociations qui l'accompagneront. C'est que le drame du raffinage, dont les causes se trouvent fort bien exposées dans une publication de Technip, se répète sur les scènes européennes de manière similaire et depuis de longues années, au point que le dénouement en soit, d'avance, connu de tous.

Car cette industrie du genre le plus lourd essaye péniblement de surnager dans un marécage de contraintes qui l'étouffent de plus en plus. Elle dépend d'abord d'une matière première, le pétrole brut, presque totalement importée et facile à transporter, et à stocker ; et sa transformation en un certain nombre de produits finis génère d'une part des résidus dont on ne sait vraiment que faire, le souffre par exemple, et se fait d'autre part selon une répartition fixe, puisque, suivant la manière dont l'installation est conçue, on obtiendra du gazole, du carburant pour l'aviation et de l'essence en proportions constantes, proportions que seuls des investissements significatifs permettront de modifier. Or, depuis des décennies, en Europe, on n'investit plus, et Technip, cartographiant les douze dernières raffineries qu'il a conçues, ne montre qu'une seule installation européenne, la plus ancienne, à Leuna, en 1997. Propriétaires de la ressource, les compagnies pétrolières des pays producteurs cherchent à capter plus de valeur ajoutée, et à exporter, vers des clients de plus en plus riches et de moins en moins européens, des produits raffinés, et plus seulement du brut. Les raffineries européennes, de plus, souffrent d'un mal endémique, et connu : elles produisent trop d'essence dont, l'appétit du client habituel, les États-Unis, s'étant tari, elle éprouvent depuis quelque temps le plus grand mal à se débarrasser.
Ainsi vont les choses, dans ce secteur si difficile : aussi, lorsque, la puissance publique met en place des mesures fiscales incitant vigoureusement à consommer moins, et à acheter des voitures économes en carburant, les pétroliers renoncent, et, entre fermetures et reventes à des tiers, le paysage change radicalement en quelques années. Alors apparaissent les flibustiers qui, se croyant plus habiles à la manœuvre que les vieux capitaines des gros pétroliers, espèrent ressusciter les marges disparues. Petroplus, fondée en 1993 et qui achètera sa première raffinerie en 2000, société installée, aux côtés des Transocean et autre Glencore à Zug, paradis fiscal au cœur du paradis fiscal, est du nombre. Mais le 27 décembre, la société annonce le gel par ses banquiers de la ligne de crédit qui finance sa trésorerie, pour un montant de l'ordre d'un milliard de dollars. Du jour au lendemain, elle se trouve donc, en d'autres termes, incapable de payer ses fournisseurs, et hors d'état de faire tourner les cinq raffineries qu'elle possède à travers l'Europe, dont celle de Petit Couronne, près de Rouen.

On imagine que ce genre de chose n'arrive pas par hasard ; et on a un peu de mal à partager la surprise de Petroplus, découvrant du jour au lendemain que ses banques le lâchent. Les négociations qui continuent, la mise à l'arrêt de trois raffineries, en France, Suisse et Belgique, dont le redémarrage dépendra "des conditions économiques et de la disponibilité des financements", tiennent de la réduction, brutale et sauvage, de capacités excédentaires. Et sans doute les banquiers ont-ils décidé, à la place de la direction, des mesures à prendre, mesures dont on imagine, au vu du parcours de Petroplus et de ses années de pertes, qu'elles étaient pendantes. Aussi l'intérêt se situe-t-il largement ailleurs, dans le jeu des banques, et des politiques.
Ceux-ci, en France, pour contrer les effets du credit crunch appliqué aux multinationales, et à très grande échelle, ont sorti leur arme secrète : le médiateur du crédit, l'homme chargé de tordre les bras des banquiers armé de sa seule autorité morale. Plutôt habituées aux doléances des commerçants, artisans et petits entrepreneurs, on imagine que ses équipes apprécieront le changement d'échelle. On commence aussi à comprendre de quelle manière jouent les banques, lorsqu'elles se comportent en petites filles sages et se soumettent aux exigences de leurs autorités de tutelle ; et on ne va sans doute pas les aimer plus. La Tribune le notait encore récemment, l'année 2011 aura connu, au niveau mondial, 220 000 suppressions de postes dans l'activité bancaire, soit bien plus que les 174 000 emplois perdus en 2009, l'année d'après la mort de Lehman Brothers. Soumises à une réglementation qui leur impose de renforcer leurs fonds propres dans un délai de six mois et qui entre en vigueur au plus mauvais moment, dans un marché extrêmement déprimé, les banques réduisent, toutes ensemble, leur taille, cherchant donc pour leurs actifs, leurs activités de marché en particulier, des acheteurs qui n'ont ainsi que l'embarras du choix,et le pouvoir de fixer les prix. Aussi, on attend avec impatience le moment, qui viendra forcément, où ceux-là mêmes qui les ont mises dans cette situation leur reprocheront de mettre en danger l'activité économique en refusant de prendre ces risques qu'ils leur ont interdit de prendre ; mais comme toujours il se peut bien que leur réaction, inaltérablement diplomatique, déçoive.
Enfin, l'affaire Petroplus permet de voir à l’œuvre les effets de cette dissociation sociale qui sépare aujourd'hui les perdants - les salariés peu qualifiés et spécialistes d'une branche qui, comme bien d'autres avant elle, ne peut qu'être condamnée à un lent et long déclin - des gagnants - ces ingénieurs qui, accumulant savoir et expérience au lendemain de la Seconde guerre mondiale à domicile comme dans les colonies, sont aujourd'hui, sans craindre d'autre concurrence que celle de leurs semblables, à l'abri donc de la compétition sur les prix, à même de profiter au mieux de l'ouverture du monde. Tous, pourtant, naguère, et parfois pour un même employeur, travaillaient côte à côte.

jeudi 22 décembre 2011

pub

Entrepreneurs, dans ce monde où votre obligation la plus élémentaire et la plus fondamentale, maintenir votre affaire à flot, vous impose chaque jour un peu plus ces douloureux sacrifices qui, de surcroît, risquent par l'intervention d'un journaliste malveillant de vous exposer brutalement à l’opprobre publique, toute économie est bonne à prendre. Et elle peut même se muer en une magnifique opération lorsque, à peu de frais, elle vous permet de bénéficier d'une faveur médiatique que toutes les dépenses publicitaires du monde n'auraient pu obtenir avec une pareille efficacité. Car, disons le nettement : en cette période pré-électorale, rien n'est plus facile que de vous payer un Président qui saura, mieux qu'aucune personnalité du monde des arts, des sports et des lettres, faire parler de vous et de votre activité. Certes, le titulaire actuel, un peu dévalué, ne reste disponible que durant quelques mois, en attendant que le retour au pouvoir des bolchéviks ne réduise une fois de plus tous vos efforts à néant. Du moins vaut-il bien mieux avoir affaire à lui qu'à son ancien adversaire potentiel ; il se murmure de plus que, lui, au moins, comme bien public, on peut l'avoir gratuitement.
Il suffit pour cela de s'astreindre à une démarche aussi simple que saine, puisqu'elle obéit à vos intérêts les plus étroits. Comme tant d'autres, pour faire moderne, vous aviez supprimé dans vos usines des centaines d'emplois imprudemment recréés dans la lointaine Asie, à Taïwan plus précisément, ce qui ne manquera pas d'étonner, le niveau de vie et les rémunérations sur l'île rebelle n'étant guère différents des nôtres. Opération absurde, puisqu'elle obligeait à exporter d'Europe en Asie les matériaux nécessaires, lesquels comptent pour 70 % du coût du produit fini, avant de réimporter le produit en question. À l'inverse, un petit investissement dans nos belles vallées savoyardes, à peine vingt emplois nouveaux, et vous pourrez accrocher à votre nom déjà fort connu ce label flatteur qui connaît une ascension fulgurante, relocalisation. Les sollicitations médiatiques qui assaillent le spécialiste de la question montrent combien, dans les gazettes, le terme est en vogue. Celui-ci, par ailleurs, constitue le sésame indispensable pour la visite présidentielle. L'agenda fort chargé du premier personnage de l’État vous contraindra bien à quelques mois d'attente, mais vous en serrez largement récompensé : fabriquer des skis et avoir, au début de l'hiver, un Président de la République en visite dans ses usines avec un essaim de journalistes autour et des sujets dans tous les journaux télévisés, voilà une opération promotionnelle de toute beauté, et à l'efficacité incommensurable puisque son coût est nul.

En publicité, en notoriété, en réputation, vous êtes donc le grand gagnant de l'affaire. Se présentant à son avantage, serrant les mains du populo, le Président se compte sans nul doute lui aussi au nombre des bénéficiaires de l'opération, sans quoi il n'aurait évidemment pas pris la peine de se déplacer. Pourtant, dans le monde universitaire, chez les correspondants de la presse internationale, les critiques, à l'image de celle d'un Jonah Levy décrivant l'incohérence des cinq années de mandat de celui qui apparut d'abord comme un libéral sans conséquence avant de se convertir à un dirigisme privé de moyens d'action, visitant un village Potenkime après l'autre, couvrant l'espace physique et social le plus large possible en aussi peu de temps que possible, et ne donnant, pour finir, que le spectacle d'une agitation confuse, ont déjà fait le bilan du temps perdu et des occasions manquées. Mais cela n'émeut guère et ne portera pas à conséquence, aussi longtemps que le journal télévisé, au profit duquel la Présidence met cet agenda en scène, et pour lequel elle sait inventer ce vocabulaire de combat et réunir au premier rang les bons clients qui font les bons sujets, jouera consciencieusement le rôle qui lui a été attribué.

Pourtant, il suffirait de pas grand chose. Voici peu, évoquant l'éternel problème de la hausse des prix, le spécialiste des présentations infographiques du journal de France 2 a cité l'exemple d'une petite voiture dont le prix, dans sa version la plus simple, a diminué de 10 % au cours des dix dernières années. Mais il n'a pas pris la peine d'ajouter que, en termes réels, en tenant compte d'une inflation même modeste, le chiffre d'affaires généré par la vente de ce modèle a, en fait, baissé d'un quart. Il n'a pas non plus jugé utile d'expliquer les conséquences de cette situation puisque, sauf à obtenir à domicile une baisse équivalente de ses coûts de production, et de celui du travail en particulier, ce fabriquant n'a, comme tous ses concurrents, d'autre choix que de faire construire ailleurs en Europe, en l'espèce en Roumanie, en Slovaquie, en République Tchèque, et avec une main d’œuvre moins coûteuse, les plus petits véhicules de sa gamme, que l'on sait être les moins rentables.
Cette réalité, aujourd'hui encore et des années après qu'elle ait été froidement analysée par Pierre-Noël Giraud, reste, au-delà des cercles de spécialistes, indicible. La force des explications simples absout la majorité, celle de ces consommateurs qui, seulement préoccupés de leur intérêt, ne visent qu'à acheter au prix le plus bas, des conséquences sociales de leurs actes, en reportant leur responsabilité sur une minorité si propre à la stigmatisation, ces entrepreneurs qui, seulement préoccupés de leur intérêt, ignorent les conséquences sociales de leurs actes lorsqu'ils arrêtent une usine, et continuent la production ailleurs. Il est tellement plus simple, au lieu d'entreprendre un vaste risorgimento comme l'a fait l'Allemagne de Gerhard Schröder, de jouer le rôle de la victime innocente, passive, et impuissante, et d'appeler à l'aide le chef d'un État qui, dans la grande tradition nationale, saura trouver les paroles qui consolent, et les gestes qui guérissent. Mais Nicolas Sarkozy aura eu le malheur d'exercer son mandat en des temps où l’État anesthésiste n'a plus la capacité de recourir à ses thérapies habituelles ; et il ne suffira pas d'inventer un mot nouveau et vingt emplois dans les vallées alpines pour changer le cours des choses, produire les conditions et l'environnement sans lesquels l'emploi industriel continuera à s’effilocher et, très accessoirement, gagner les élections.

mercredi 14 décembre 2011

open

En ces temps où la peur d'un sombre et sordide avenir défait chaque jour un peu plus les espoirs des cœurs vaillants, voilà qu'apparaissent soudainement des richesses d'une ampleur qui confine à l'obscénité mais qui, jusque là, dormaient tranquillement dans les armoires des administrations publiques. C'est du moins ce dont rêve Neelie Kroes. Saluant l'apparition du site national data.gouv.fr, innovation - transparence - ouverture, la vice-présidente de la Commission en charge d'un avenir nécessairement numérique détaille à l'occasion une basse-cour toute entière peuplée de poules aux œufs d'or, et dont la valeur se compte en dizaine de milliards d'euros. Un tel enthousiasme mérite sans doute bien meilleur sort qu'une acerbe critique ; pourtant, au-delà des faits qui, pour l'heure, se limitent à une déclaration de bonnes intentions, on peut se demander ce qu'une telle initiative change, et pour qui. Or, les premières collections de données mises en ligne sur le site gouvernemental recèlent bien d'autres informations que leur simple contenu, et ouvrent des perspectives du plus haut intérêt, portant non pas sur les données elles-même, mais sur la manière dont elles sont présentées au public, et sur la signification des divers choix qui, ainsi, sont faits.

Puisqu'il importe avant tout de tenir par la main le visiteur s'aventurant pour la première fois dans cette jungle virtuelle, on trouve sur la page d'accueil du site deux jeux de classements remarquablement significatifs. Il s'agit d'abord, exactement comme chez Google, ou sur YouTube, de penser le visiteur comme un imbécile incapable de savoir ce qu'il veut, et ouvert par la-même à toute suggestion. Deux entités viennent alors à son secours : l’État, et la vox populi. D'une façon tellement caricaturale qu'on se demande s'il ne faut pas voir là un clin d’œil au sociologue, la puissance publique montre, dans la liste de données qu'elle conseille, l'ordre de ses priorités tel qu'il est validé par la noblesse d’État. Pour commencer, les finances : le Budget 2011, que tout le monde sait depuis longtemps où trouver, le projet 2012, et les bénéficiaires du plan de relance pour 2009 soit, en gros, ce qu'on a comme sous, et comment on les utilise. Ensuite, on trouvera un bref catalogue de préoccupations, où il s'agit moins de répondre aux inquiétudes du citoyen puisque, par exemple, il n'est pas question de chômage, que de lui prouver, chiffres à l'appui, l'efficacité de l'action publique, en matière de qualité de l'air, de sécurité routière, d'accès à la justice, ou de dépenses de santé. Pour finir, un petit hommage à la France éternelle, celle de la culture et de la nourriture, des musées et des AOC. Le rang des ministères qui diffusent ces données, finances tout d'abord, puis environnement, intérieur, justice, santé, agriculture, culture vaut comme un indicateur de préséance, mais produit aussi une liste des exclus, éducation et défense en premier lieu, lesquels, sans que l'on puisse songer à mal, comptabilisent par ailleurs les plus gros bataillons d'emplois publics.
Bizarrement, ces oubliés se retrouvent au premier rang lorsque l'on s'intéresse à l'autre liste, celle des recherches les plus courantes. Si les résultats électoraux témoignent sans doute des fréquentes visites sur le site gouvernemental des étudiants en sciences politiques, le reste correspond bien plus étroitement à ce que l'on croit savoir des intérêts des gens : quels sont les effectifs de la fonction publique ? Où trouver le meilleur lycée ? Dans quelles collectivités locales les impôts sont-ils les plus élevés ? Quelles sont les adresses des services publics ? Le caractère strictement pragmatique de ces requêtes donne peut-être raison à Neelie Kroes ; on voit bien, en effet, quel profit en tirer, en fournissant au public cartes, sélections, classements. On voit aussi à quel point la transparence et l'ouverture se dissolvent dans la banalité, puisque les classements en question appartiennent depuis longtemps au fonds de commerce des hebdomadaires d'information générale.

Le principal intérêt de data.gouv.fr se situe peut-être dans son pied de page, rempli de liens vers des initiatives similaires conduites par d'autres États, dans lesquels figurent des pays que l'on n'attendait pas, comme l'Arabie Séoudite ou la Moldavie. Car, pour le reste, le spécialiste ne s'y retrouve guère. Les statistiques de sécurité routière pour l'année 2010 se présentent sous la forme d'un unique et fort malcommode fichier .xls ; ce "document de travail de l'ONISR" n'apporte par définition rien de plus que les habituelles publications que l'Office de sécurité routière met depuis bien longtemps à la disposition du public, et qui, elles, en plus de la sèche comptabilité des victimes et des occurrences au cours desquelles elles le sont devenues, offre des perspectives historiques, des évolutions, des comparaisons, des commentaires autrement plus utiles.

On voit bien, évidemment, venir le contre-argument. Data.gouv.fr a comme ambition de mettre à la disposition de tous, en un seul lieu, les collections de données publiques pour l'heure éparpillées dans chaque administration et, donc, puisqu'une adresse unique permettra de tout avoir sous les yeux, de supprimer la nécessité de faire appel au spécialiste qui, lui, sait déjà dans quelle obscure base de données, et à l'aide de quelle requête ésotérique, accéder à la caverne aux trésors. Mais, bien sûr, cette facilité n'est que tromperie, et pour plusieurs raisons. L'exemple des statistiques de sécurité routière montre d'abord que, sans mode d'emploi, ces informations restent inutilisables ; or, connaître ce mode d'emploi définit précisément une propriété qui n’appartient qu'au chercheur. Plus encore, la facilité d'accès recèle l'illusion de la connaissance, et ouvrira la porte aux analyses les plus fantaisistes et aux interprétations les plus fausses, lesquelles pourront malgré tout prétendre à la pertinence, puisqu’elles s'appuient sur des données de qualité. Enfin, et plus encore, ouverture et transparence relèvent de ces promesses qui n'engagent que ceux qui les croient et, comme dans La lettre volée, il n'existe pas de meilleur endroit pour cacher ce que l'on souhaite que le public ignore que ces catalogues qui ont vocation à s'étendre à l'infini.
Il n'y a, en fait, rien de neuf dans cette initiative. On reste bien loin du Freedom of information act britannique, qui fait obligation aux administrations de répondre aux requêtes des citoyens, et de justifier précisément un éventuel refus, lequel sera toujours susceptible d'un appel. Sauf exception, en France, les archives administratives sont accessibles aussitôt qu'elles cessent d'être d'utilisation courante pour leur producteur. Mais la pratique consiste, en fait, à faire de l'exception la règle, et à cacher ainsi pour une durée minimale de trente ans ce qui devrait être immédiatement disponible. Versant en 2006 aux Archives Nationales une énorme quantité de données, le ministère de l'Intérieur a pris soin de placer dans un même carton, couvrant la période 1983-1999, les actions de la FFMC, et les activités de gangs de motards dont on apprend par là l'existence : pour le chercheur, le contenu de ce carton, quand bien même ce qu'il contient relève pour l'essentiel de la plus ordinaire légalité, ne sera pas accessible avant 2059. Aussi, on comprendra qu'une telle expérience n'incite pas à accorder une aveugle confiance aux protestations de transparence d'un État qui s'attache aujourd'hui encore à faire la démonstration du contraire.

mercredi 30 novembre 2011

phobie

Si tant est qu'il soit possible de tirer des enseignements généraux d'un événement dont les propriétés intrinsèques rendent la reproduction impossible, l'accident de Fukushima Daiichi peut au moins avoir valeur de test. Et celui-ci montre que, malgré l'extrême sévérité de la catastrophe naturelle, en dépit du cumul de négligence, d'incompétence et d'impréparation qui caractérisent la manière dont Tepco, l'opérateur de la centrale, conformément à un mode d'exercice du pouvoir qui semble largement partagé par nombre de grandes entreprises japonaises, a géré l'affaire, un accident nucléaire majeur impliquant trois réacteurs à la fois peut n'avoir aucune conséquence sanitaire sur la population environnante. C'est bien là l'ennui avec la phobie de l'électronucléaire : elle ne peut se nourrir que de l'angoisse eschatologique de cette catastrophe finale qui rendra la Provence ou la Normandie inhabitables pour des millénaires mais dont on est bien obligé de constater que, quarante ans après les premières prédictions, on l'attend toujours. De plus, à force d'instruire le procès de l'électronucléaire, on perd facilement de vue le fait que, ailleurs en Europe, on produit de l'électricité avec d'autres moyens que l'atome, le charbon et le lignite en particulier, et que ces choix opposés à la préférence nationale pour l'énergie propre ont, sur la santé des gens, des conséquences qui n'ont rien d'illusoire, et qu'un tout récent rapport de l'Agence européenne de l'environnement se donne comme objectif de quantifier avec précision.

Selon la mode actuelle, l'étude confond sous le terme générique de polluants deux catégories de rejets dont les effets sont, le plus souvent, bien distincts : les gaz qui contribuent à l'accroissement de l'effet de serre, au premier rang desquels on retrouve, du fait de sa masse, et malgré son innocuité pour la santé humaine, ce malheureux dioxyde de carbone, et les polluants au sens strict, une famille bien plus large et qui, de diverses manières, dégrade la santé des habitants alentours. Au moins le rapport est-il suffisamment détaillé pour faire la part des choses, et proposer un classement des installations les plus polluantes avec, et sans CO2. Avec gaz à effet de serre, alias polluants globaux, le tableau des vingts plus gros pollueurs comprend exclusivement des centrales thermiques brûlant charbon, et lignite. En ne retenant que les rejets nocifs désormais qualifiés de polluants régionaux, on retrouve en gros les mêmes, avec en plus l'aciérie de Thyssen Krupp à Schwelgern.
Évidemment, comme tout classement, celui-ci souffre de nombre d'injustices. Ainsi mesure-t-il, avant tout, la taille des unités en cause : que Drax, la plus grosse centrale thermique britannique, figure à la cinquième place ne signifie pas nécessairement que ses performances environnementales soient particulièrement mauvaises. On constate d'ailleurs qu'une part significative des installations les plus dangereuses se situent dans les pays européens les moins développés, la Roumanie, la Bulgarie, la Grèce, là où on ne dispose vraisemblablement pas de la capacité d'investissement allemande. Mais on se rend également compte que, justement, parmi les vingt plus mauvais élèves, on retrouve huit allemands, et aucun français. Une carte, qui fait ressurgir un monde oublié, permet mieux qu'aucun chiffre de se représenter la situation ; cette carte, des Midlands à la Silésie, c'est, depuis le XIXème siècle, celle de l'Europe sale. La France, à quelques petites exceptions près, les aciéries de Dunkerque ou de Fos, la pétrochimie du Havre, mais aussi l'Espagne, en dehors des Asturies ou l'Italie, à l'exception de Tarente, n'appartiennent pas à cette Europe-là.

On retrouve un appareil de cartes du même genre, bien plus vaste, mais qui raconte à peu près la même histoire, dans une autre publication récente de l'Agence, son rapport annuel sur la qualité de l'air européen. Là, il est facile de repérer les grandes concentrations urbaines, productrices de particules fines, d'ozone et d'oxydes d'azote, mais aussi les particularités de l'agriculture bretonne, qu'on ne retrouve qu'en Belgique, aux Pays-Bas et dans l'Italie du nord, ou l'oxyde de souffre, plus industriel. Et l'on constate, une fois de plus, à quel point la situation française se révèle, à l'exception de la Grande-Bretagne qui profite elle aussi des influences océaniques, bien meilleure que dans les pays voisins, Allemagne, Espagne, Italie surtout. Comme l'indiquait Proteos, cette situation et ses conséquences produisent sur la santé des habitants des effets qui se lisent dans les modèles de l'OMS. En comptant comme l'Organisation de la santé, en parlant comme un écologiste, par rapport à un pays européen de population équivalente comme le Royaume Uni, la qualité de l'air en France, et les centrales nucléaires d'EDF, permettent chaque année d'épargner 6 000 vies. Comment se fait-il que personne n'en parle, et qu'il faille aller dénicher l'information dans un petit article de bas de page paru dans Les Échos ?

Paradoxalement, la faute en revient sans doute, pour l'essentiel, à EDF. Habitué à mener une politique autonome dans la tradition de la haute administration nationale, rendant négligemment des comptes aux politiques qui lui en demandaient, résistant à l'ingérence d'une Autorité de Sûreté Nucléaire bien en peine d'accomplir sa mission, considérant que ses clients n'avaient d'autre avis à exprimer que leur satisfaction face au prix modéré de son électricité, le monopole public s'est montré incapable de répliquer à l'argumentaire antinucléaire monté par les écologistes autrement que par ces protestations indignées, ces assurances vaines et ces arguments d'autorité qui, de tout temps, n'ont jamais eu d'autre effet que de convaincre les inquiets de la pertinence de leurs motifs d'inquiétude. EDF produit de l'électricité de manière fiable, peu coûteuse, sans utiliser de charbon, donc sans rejets polluants ; mais se contenter de ces données rationnelles et quantifiables n'est d'aucune utilité pour combattre une fiction, surtout lorsque celle-ci dénonce un mal absolu d'une façon d'autant plus confortable que, pour l'heure et sur le territoire national, les effets de celui-ci relèvent seulement du domaine infini de l'imaginaire. Mais l'argument inverse, dans un pays qui oublie un peu plus chaque jour ce qu'était le charbon et dont les monuments publics n'ont depuis longtemps plus besoin qu'on débarrasse leurs façades de la suie qui les recouvrait, peut de moins en moins s'appuyer sur une expérience concrète, et impliquerait un détour par une autre fiction, guère pratique, qui force à imaginer ce que serait le monde s'il n'était pas effectivement ce qu'il est.
On peut, certes, essayer, démonter la manière dont s'articule l'argumentaire écologiste, insister sur ce qu'il laisse volontairement dans l'ombre, compter les morts de la pollution atmosphérique : il faudrait, pour cela, se poser en militant, dénoncer, par exemple, l'éolien, son inefficacité et la fuite en avant qui l'accompagne. Mais les grandes entreprises préfèrent jouer les bonnes citoyennes, installer des éoliennes près d'une raffinerie aujourd'hui fermée et faire semblant de croire, comme le touriste compensateur de carbone, qu'une petite pénitence publique pardonnera leurs gros péchés. Là, au fond, se situe le nœud du problème : incapable, comme les autres grands acteurs industriels, d'assumer sa situation, EDF abandonne la maîtrise de son destin, se contentant de mal rendre les coups, légitimant par là-même le discours de ceux qu'elle n'a même pas le courage de présenter comme ses adversaires.

vendredi 25 novembre 2011

mandarins

La Cour des comptes, dans son métier de gardien de la salubrité des financements publics, se trouve parfois contrainte de composer avec des acteurs dont les mauvaises manières semblent bien difficiles à corriger. Tout récemment elle a, une fois de plus, eu affaire à une population rebelle, celle de ces universitaires qui occupent des lieux aux noms étranges, les barres de Cassan, le grill d'Albert, et le très haut totem de cette tour sans nom que les indigènes, en hommage à un grand chef aujourd'hui décédé et qui guida la tribu entre 1961 et 1970, ont baptisée tour Zamansky. Son rapport tout juste rendu public et qui détaille, avec une obstination qui confine au masochisme tant elle met en scène l'impuissance d'une Cour qui, pour la troisième fois, revient visiter le chantier du désamiantage du campus de Jussieu pour constater à quel point la situation empire, ouvre la voie à deux types d'analyses. Il fournit une réponse à une manière d'expérience naturelle : à quel coût peut-on mener un chantier qui associe intervention radicale sur une grande et complexe implantation universitaire et volonté de perturber le moins possible la vie et le travail de ses occupants ? Mais il offre aussi, en particulier au travers des commentaires envoyés à la Cour et qui exposent assez clairement ce à quoi elle se contente de faire, diplomatiquement, et sans, à une exception près, citer de noms, allusion, le merveilleux spectacle ethnographique de mandarins en action, présidents d'Universités qui portent bien haut les valeurs du nationalisme de couloirs et considèrent comme affront impardonnable le fait que qui que ce soit ose se mêler des affaires de leur fief et, pire encore, songe, si peu que se soit, à leur demander compte de la façon dont ils dépensent les deniers publics.

Au premier abord, le chantier de Jussieu répond à une double contrainte, le temps, et la loi. Rendu obligatoire par décret en février 1996, le retrait de l'amiante friable devait être achevé en trois ans ; à Jussieu, le coût initial de l'opération se montait à 183 millions d'euros. Quinze ans plus tard, ce montant atteint 1,8 milliards, les travaux de désamiantage ne sont pas tout à fait finis, et le chantier ne trouvera pas son terme avant 2015. Et pourtant, dans cette exorbitante dérive, l'amiante ne joue qu'un rôle mineur, puisque la dépose du matériau cancérigène, seule raison d'être des travaux, ne représente que 9 % des dépenses totales ; quant au délai légal, il s'est révélé extensible à l'infini puisque deux prolongations préfectorales et une période de grâce supplémentaire l'ont décalé de dix ans, sans générer semble-t-il de conséquence particulière. Une autre contrainte réglementaire a contribué, sans que la Cour l'évoque, à l'explosion de l'enveloppe budgétaire. Détruire les 90 mètres de la tour Zamansky aurait conduit à se priver des deux tiers de sa surface, puisque le règlement d'urbanisme, auquel bien sûr il ne pouvait être question de déroger, limitait la hauteur d'un éventuel nouveau bâtiment à 37 mètres ; impossible, dès lors, de ne pas procéder à cette opération de rénovation qui a d'abord mis la structure à nu avant de reconstruire totalement les locaux, et a coûté plus cher qu'une construction neuve.
Mais, en un temps révolu, on ne se serait pas torturé avec des problèmes de cet ordre : on aurait installé ailleurs c'est à dire, quelle horreur, en banlieue, entre Saint-Denis et Aubervilliers par exemple, un campus moderne et aux normes de l'heure, avant de démolir les bâtiments d’Édouard Albert quitte, comme pour Baltard, à garder un pavillon témoin, quitte même à ne rien conserver du tout, la tour Croulebarbe suffisant amplement comme témoignage d'une architecture qui vaut essentiellement par son originalité structurelle, et de consacrer ce merveilleux terrain de bord de Seine, entre Jardin des Plantes et île Saint Louis, à des habitants autrement plus rentables et fortunés que les étudiants impécunieux. Si les choses ne se sont pas passées ainsi, c'est que l'université a pris son destin en mains, posé, avec autant d'obstination que de réussite, ses conditions, et que l’État a capitulé. Au demeurant, un déménagement partiel s'est bien produit puisque Paris 7, l'un des occupants de Jussieu, a vidé les lieux et s'est réinstallé autour des anciens Grands moulins de Paris. On aurait pu imaginer un désamiantage et une réhabilitation des locaux vacants, quelques ajouts comme celui de l'Atrium de Périphériques, et le transfert de l'établissement restant, Paris 6, dans les bâtiments rénovés. Il aurait fallu pour cela que les agendas s'accordent, entre acteurs universitaires, et avec l'aménageur de Paris Rive Gauche. Chacun ayant choisi d'ignorer l'autre, le chantier s'est transformé en un chemin où tout était devenu critique, et pour lequel les poches profondes de l’État furent, sans mesure, mises à contribution, 25 % du coût de l'opération passant en location de locaux provisoires, pour l'essentiel mis à disposition par des bailleurs publics, la Mairie de Paris en premier lieu.

C'est que l'autonomie de l'université Paris 6, la plus grande université scientifique de France, la mieux notée dans le fameux classement de Shanghai, lequel trouve, dans la réponse narcissique et complaisante que fait à la Cour un ancien président de l'université en question, une pertinence que le monde universitaire français, dans l'ensemble, lui dénie pourtant, ne saurait se comprendre autrement que comme un droit à dépenser sans compter et, plus encore, sans contrôle. La seule tentative de reprise en main du chantier par l’État, avec la nomination en 2007 d'une directrice de l'établissement public en charge de conduire l'opération qui avait mandat de rétablir l'ordre, s'acheva piteusement trois mois plus tard, par la démission de la responsable en question et le retour aux affaires de son prédécesseur. La Cour a bien compris à quel point la dérive de Jussieu vaut comme un avertissement pour les opérations futures, et elle s'inquiète à juste titre de la manière dont des universités aussi autonomes qu'irresponsables gèreront un patrimoine foncier qui, désormais, leur appartient. À l'arrière de l'Institut du Monde Arabe, coincé entre grill et barre, le campus de Jussieu accueillera très bientôt une nouvelle folie. Bjarke Ingels, le futur plus jeune récipiendaire du prix Pritzker, construira en effet à cet endroit un centre de recherche bien conforme à cette conception du spectaculaire que partagent les maîtres d'ouvrage, tant elle sert leur prestige et s'accorde à l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes, mais vraisemblablement bien moins les comptables publics. La Cour des comptes n'en a sans doute pas fini avec ce dossier, et pourra difficilement faire l'économie d'un quatrième rapport. Portant l'affaire devant les juridictions compétentes elle a, de toute façon, décidé dès aujourd'hui de ne ne pas en rester là.

mercredi 9 novembre 2011

illusions

Une bonne pratique sociologique implique de prendre aux sérieux les intentions et les actions des acteurs, aussi bien que leurs justifications ; et pourtant, il faut bien l'avouer, parfois, la meilleure volonté du monde échoue à mettre en œuvre un tel principe. Mais puisque le renoncement ne figure pas au nombre des options offertes à l'analyste, on se doit de passer au filtre de la rationalité la dernière déclaration d'Eva Joly. Celle-ci, du moins, respecte une logique, celle de l'intensification de la menace qui précède une entrée en guerre, puisque, dimanche dernier, la candidate écologiste aux prochaines élections présidentielles est passée du diktat à l'ultimatum, fixant une échéance à un accord électoral avec le parti socialiste, revendiquant sa part des dépouilles d'un ours qui reste à tuer, exigeant l'arrêt définitif du chantier de l'EPR de Flamanville et, donc, le sacrifice des quelques petits milliards d'euros engagés dans l'opération, et, accessoirement, posant, par là-même, une fois de plus, une redoutable énigme aux scientifiques.
Sur la tactique, on peut hasarder quelques hypothèses. Un accord électoral ne représente jamais qu'un cas particulier de transaction commerciale, dans laquelle on échange des voix contre des postes. Impossible, bien sûr, de reconnaître ce fait : aussi faut-il soigneusement l'envelopper de principes, le cacher sous un emballage de vertu et, pour la galerie, montre ses muscles, et proclamer son intransigeance. Une des particularités du mouvement écologiste consiste peut-être en ceci que les principes y sont sacrés, et la vertu pas négociable, le genre de situation qui complique la tâche des médiateurs. Étonnamment confiant dans sa capacité de nuisance, le parti vert imaginait sans doute trouver en la personne du candidat socialiste cet être faible et rompu aux compromis que, avec autant de mépris que de complaisance, l'on a si souvent décrit. La sèche réaction de François Hollande montre à ceux qui en doutaient qu'il vaut mieux ne pas trop se fier aux réputations, surtout lorsqu'elles sont construites par vos adversaires.

Cette erreur tactique, qui n'étonne guère de la part d'une Eva Joly, mais sans doute un peu plus venant de son entourage, trouve vraisemblablement sa source dans une revendication exprimée par la candidate écologiste, et qui vaut comme une certitude, celle de posséder le monopole de la façon de concevoir la société de demain. Ainsi faut-il comprendre la phrase où elle affirme ne pas être un supplétif du Parti Socialiste, en inversant son sens : puisqu'il appartient aux seuls écologistes de définir ce que sera l'avenir, le rôle historique des socialistes se limite à fournir les effectifs d'électeurs nécessaires à l'accomplissement de ce destin. On devine aisément ce que de telles conceptions doivent à l'exhumation d'un dossier oublié au fond des archives des mouvements d'extrême-gauche ; et on trouvera une éclatante confirmation de ce fait dans l'ethos que révèle le programme qui conduira nécessairement à l'avènement de la société en question.
Sa première caractéristique, en effet, est d'être, au sens propre, révolutionnaire : il vise à construire un monde dans lequel il n'y aurait d'autre énergie que labellisée renouvelable, d'autre moyen de transport que collectif, d'autre agriculture que la polyculture d'avant guerre, reconstruite sur le modèle tant vanté des exploitations de subsistance des pays peu développés. De façon plus singulière, il prévoit aussi d'interdire l'alimentation carnée, sauf à trouver un moyen de tuer sans maltraitance. Car on repère facilement, dans ce catalogue à la cohérence seulement formelle, les mesures qui sont le fruit d'un activisme particulier, porté par quelques individus, et celles qui reprennent des termes bien fugitifs mais aujourd'hui en vogue, sensibilité électromagnétique ou obsolescence programmée. Le principe, en fait, consiste à fabriquer un système où l'on contrôlera tout et dépensera beaucoup. Pour le financer, on mettra à contribution les marchés et les foyers en proportion de ce que la morale réprouve : les paradis fiscaux, les riches, les entreprises, les pétroliers, les publicitaires, les producteurs de carbone et, justement parce qu'il n'en est pas, l'électronucléaire.

Un programme, en somme, qui prévoit de contraindre et punir et dévoile les pensées secrètes de l'idéologie verte ; malheureusement, son financement repose entièrement sur la capacité des marchés à se conduire comme des bons citoyens, dont on attend qu'ils maintiennent des activités qui n'ont d'autre raison d'être que lucratives une fois que les profits ainsi générés auront été généreusement offerts à la collectivité. On semble avoir bien vite oublié que l'objectif de la taxe Tobin n'était pas de produire des rentrées fiscales, mais de décourager certains investissements spéculatifs de court terme en les privant de leur pertinence. La meilleure preuve du succès de cette taxe, le meilleur garant de son efficacité, c'est donc de ne plus rien rapporter. Ainsi veulent se financer les écologistes, à l'abri de toute logique économique, avec comme seule certitude leur vertu. On accuse trop souvent leurs propositions d'être illusoires : les prendre au sérieux implique de reconnaître, à l'inverse, qu'elles sont réalisables, à la condition impérative de construire une société autoritaire, animée par une armée de contrôleurs chargés de scrupuleusement vérifier l'inefficacité de l'activité économique.
Étranglé par la concurrence et les surcapacités, Photowatt dépose son bilan, tandis que, depuis un sommet atteint en juin 2008, l'action de Vestas, premier producteur mondial d'éoliennes a perdu 88 % de sa valeur, imitée en cela par celle de son concurrent espagnol Gamesa. Toujours impatient, le marché n'attend pas 2012 pour estimer à une valeur qui lui paraît juste les entreprises qui jouissent des faveurs écologistes, et vivent des subventions obtenues grâce à elles. Ancré dans la réalité, et même sur un point où l'accord pourrait se faire, le détestable marché ne partage décidément en aucune façon les vertus vertes.

jeudi 27 octobre 2011

poisons

Le web, parfois, réserve encore de ces surprises qui, d'un coup, lorsque le gif animé vaut comme témoignage d'une audace follement moderne, vous ramènent des années en arrière, au bon vieux temps des industries lourdes, à l'époque du règne des ingénieurs, ces gens chez lesquels le mépris de l'esthétique atteint des dimensions éthiques. À la fin du mois de septembre, le Centre Interprofessionnel Technique d’Études de la Pollution Atmosphérique a passé le cap du cinquantenaire ; la visibilité sur la toile ne faisant visiblement pas partie de ses tâches prioritaires, on dispose seulement maintenant d'un document retraçant ces cinquante années consacrées à un objectif que l'on aurait pourtant juré d'invention beaucoup plus récente, et dont on n'imaginait pas qu'il puisse s'incarner en la personne du président des Houillères du Bassin de Lorraine, la lutte contre les pollutions atmosphériques. L'histoire que raconte le CITEPA bouscule donc les idées reçues, puisque la naissance de l'organisme précède de quinze ans les premières marques d'intérêt public pour les questions qu'il traite et, accessoirement, les débuts du militantisme écologiste.
Son site web tout moche recèle pourtant un trésor, puisque le CITEPA est sans doute le seul organisme en mesure de fournir des séries statistiques retraçant, sur une période qui atteint parfois, donc, cinquante ans, à la fois l'évolution en volume des émissions de polluants, et leur répartition en fonction des émetteurs. Cette évolution se révèle, le plus souvent, radicale : les métaux lourds comme le plomb, qui cesse d'exister après sa prohibition dans les carburants, le cadmium, le zinc, ne subsistent guère qu'à titre de reliquats, le dioxyde de souffre disparaît avec le remplacement du charbon au profit du gaz, et du nucléaire, tandis que les polluants liés aux véhicules à moteurs thermiques, monoxyde d'azote, composés organiques volatiles, baissent significativement. Les exceptions sont rares, et difficilement maîtrisables, à l'image de ce méthane qui contribue puissamment à l'effet de serre, et provient essentiellement de l'élevage bovin.
Comment, alors, répondre à la question de Verel ? Comment expliquer que même des individus éduqués puisse tranquillement répandre l'idée d'une détérioration de l'air ambiant, et d'une aggravation de la mortalité liée à cette situation ? Un article du Monde consacré à l'anniversaire du CITEPA permet, dans la manière dont y sont agencées des données pas vraiment fausses, mais très soigneusement biaisées, de fournir un embryon de réponse.

Le titre de l'article donne le ton, et l'argument que développera la journaliste : la pollution atmosphérique d'aujourd'hui n'est pas moindre que celle d'hier ; elle est juste différente. Le sujet étant technique, elle va appuyer sa démonstration sur des chiffres et des experts que, saint principe de neutralité oblige, elle choisira dans deux camps en principe opposés. Sauf que présenter une liste de polluants en affirmant, données du CITEPA à l'appui, que leur présence dans l'atmosphère a baissé de "50% et plus" revient à tromper sciemment son monde, puisqu'on incite ainsi le lecteur à ne retenir que ce chiffre de 50%, alors que, selon les cas, la baisse atteint 88%, 92%, 95%, voire 98%. Citer comme facteur d'amélioration l'abandon des industries polluantes à la fois est historiquement faux, et revient à nier totalement le rôle de l’État, dans la production d'une règlementation de plus en plus stricte, et des industriels, qui ont investi les montants nécessaires pour respecter les normes. La filière textile, par exemple, a presque totalement disparu ; elle ne se distinguait pourtant pas par l'importance de ses rejets atmosphériques. Les cimenteries, les usines chimiques, les raffineries, les centres d'incinération d'ordures ménagères, à l'inverse, sont toujours là. Si les rejets de dioxines produits par ces derniers ont diminué au point, comme le concluait voilà déjà quelques années un rapport de l'INVS, d'être désormais indiscernables du bruit de fond, c'est bien parce que les investissements nécessaires ont été réalisés. Un centre désormais qualifié de revalorisation des déchets, autrefois caché comme une maladie honteuse, fait aujourd'hui la fierté de toute une agglomération, jusque dans son architecture spectaculaire ; il est vrai qu'à 600 millions d'euros le bout, on peut se permettre de laisser une petite pièce à l'architecte.
Quant aux experts, il semblait inévitable d'en choisir un au CITEPA, en la personne de son président ; le second, à titre contradictoire, sera, ce qui n'étonne personne, un élu Vert ; mais leur intervention fournira l'occasion d'un glissement total, puisqu'on cessera de parler d'industrie pour se consacrer au dernier tueur à la mode, les particules fines, et vilipender leur initiateur, les moteurs diesel. Sauf que, en effet, la singulière préférence nationale pour le diesel, qui met les raffineurs au désespoir, n'a d'autre origine qu'une volonté de favoriser l'industrie automobile nationale, spécialiste de la chose, avec un cadeau fiscal sur le gazole. Quant au chiffre de 42 000 morts que, paraît-il, le ministère de l'écologie attribue à ce seul polluant, ce qui représente, en 2009, près de 8% de la mortalité totale, on aimerait qu'il soit confirmé par CépiDc : l'asthme, par exemple, cité dans l'article, n'a causé en 2009 que 832 morts. À moins que l'on ne regroupe sous une même et unique cause la grande famille des maladies pulmonaires : dans ce cas, les fumeurs peuvent être rassurés, et s'abandonner sans crainte à leur passion blâmable.

On voit, ainsi, comment s'organise la démarche de la journaliste du Monde. Sauf à lui opposer des données qui ne peuvent exister, impossible de contester le constat du CITEPA, et de nier les énormes progrès réalisés en matière de pollution atmosphérique depuis le pic du début des années 1970. Il faut donc l'attaquer de biais, d'abord en imputant ceux-ci à des causes indépendantes de la volonté des industriels, ensuite en déplaçant le problème sur un terrain qui ne les concerne pas, et sur lequel le CITEPA ne possède pas de compétences particulières. Ce domaine, à l'inverse, le diesel en ville, constitue l'un des terrains de chasse favoris des écologistes, et un gibier d'autant plus valorisable que, puisque même Airparif ne mesure que depuis très peu d'années la densité atmosphérique de particules fines, les données manquent, et les assertions les plus osées ne courent en conséquence pas de risque d'être démenties par l'un ou l'autre de ces ingénieurs bornés qui ne savent rien faire d'autre que lire leurs instruments de mesure. Ainsi fonctionne désormais le grand quotidien du soir, dans lequel, au moins sur les questions environnementales, izvestia et pravda deviennent aussi rares que le plomb dans l'atmosphère.

mardi 25 octobre 2011

blues

En juillet dernier et sous le déprimant titre SOS lobbyiste battue, la Tribune consacrait un article illustré d'une émouvante photographie la montrant au bord des larmes à Angela Knight, présidente de la British Bankers' Association. Celle qui doit quotidiennement affronter l'écrasante tâche de défendre l'honneur des banquiers britanniques y confiait combien, à l'idée de passer une fois de plus sa journée à prendre des coups, il lui était parfois difficile de se lever le matin. À son tour, la Fédération Bancaire Française a décidé d'assumer le même fardeau. Et sans doute fatiguée d'attendre que la presse lui rende justice, elle vient de prendre ses affaires en main en achetant une pleine page dans les quotidiens nationaux et régionaux. On se permet d'espérer qu'aussi bien Libération que l'Humanité, qui en ont bien besoin, ont eu leur part ; on se contentera, comme toujours, d'étudier l'annonce telle qu'elle est passée par le canal habituel du grand capital, Les Échos.

Car, l'observateur attentif l'aura remarqué dès 2008, le monde, généralement, est bien trop injuste, et avec les banquiers en particulier. Déjà en 2008 l’opprobre frappait indistinctement la profession dans son ensemble alors que l'on pouvait facilement démontrer que les établissements les plus haïssables, les grands réseaux capitalistes, s'en tiraient, au niveau européen, nettement mieux que les banques mutualistes ou la caisse d'épargne de la région, acteurs pourtant réputés prudents et peu attentifs aux sirènes à la solde de la spéculation internationale. Trois ans après rien n'a changé : les Landesbanken sont toujours dans un sale état, l’État espagnol termine le programme de fusions et de recapitalisation des caisses d'épargne, et Dexia, cette fois-ci, a coulé pour de bon ; l'AMF, comme avant, interdit les ventes à découvert sur les titres de sociétés financières et, comme toujours, cette décision contribue efficacement à calmer la volatilité des titres en question.
Et pourtant, tout a changé puisque le monde s'est renversé : le risque se trouve désormais tout entier contenu dans ces actifs très peu rémunérateurs et qui, en conséquence, ne présentaient d'autre intérêt que leur sécurité, les emprunts d’État. Que l'on réussisse à reprocher aux établissements financiers de détenir de tels titres en portefeuille, qu'on les accuse de jouer, par inconscience, rapacité, et goût du risque, avec les dépôts de leurs clients en choisissant de les investir dans ces valeurs sûres qui, du jour au lendemain, brûlent les mains, montre que le désespoir raccourcira encore longtemps les nuits d'Angela Knight, et que la campagne lancée par la Fédération Bancaire sera longue, et ardue.

Celle-ci, pourtant, frappe fort, ce qui, de la part d'un organisme, par obligation, discret et modéré, surprend, et permet de percevoir, sous la pondération du propos, une totale exaspération. Réfutant l'argument d'une recapitalisation intervenant à la demande des banques, leur porte-parole rappelle à quel point tous leurs soins, comme d'ailleurs ceux des entreprises en général, ont porté depuis 2008 sur l'amélioration de leur solvabilité. Aujourd'hui, rien d'autre ne les menace que la défaillance des États qui jouent dans une classe à part, puisque, seuls dépositaires du monopole de l'usage légitime de la violence physique, ils sont seuls à pouvoir écrire les règles qui gouvernent les banques. Sur le cas particulier de la dette grecque, la Fédération précise que ces titres ont été conservés à la demande de l’État et que, de toute façon, ils ne pèsent pas lourd dans les comptes. Comprenant des fonds en euros à hauteur de 85% du total des encours, l'assurance-vie, le placement préféré de l’État français, ne peut guère en effet être investi ailleurs qu'en dette publique. Et à la seule exception du Crédit Agricole, qui possède des dépendances sur place et dont, d'après Les Échos, la Grèce représente 8,3% du portefeuille d'obligations d’État en euros, ce qui n'est pas rien, l'exposition reste anecdotique, ne serait-ce que parce que la Grèce ne porte pas seule toute la dette du monde.

Alors, puisqu'on est sur le point de confier à la Grèce, le pays le plus avancé dans la construction de cette grande fiction où tout le monde s'est efforcé de vivre au dépens de tout le monde, ce luxueux paquebot dont tous les passagers sont clandestins, les clés de la passerelle avec autorisation de prendre la direction qui lui convient, il faut faire ses comptes. Même un défaut sur la moitié de son passif ne mettra personne en danger ; et le coût, sous forme d'augmentation du capital des établissement prêteurs, en sera amorti par leurs actionnaires - c'est déjà fait - et par leurs salariés - ça va venir. Les craintes qui perdurent sont plus diffuses, et découlent de l'incapacité de la puissance publique à se comporter comme telle. L'Europe mettant une fois de plus son impuissance en scène dans un interminable feuilleton qui a depuis longtemps cessé d'amuser et dont les derniers épisodes portent la bouffonnerie italienne au sommet de l'affiche, on se prend à rêver du moment où, le dos au mur, les élus, contraints et forcés, se comporteront en adultes, cesseront de voir dans les citoyens les clients de largesses dont tout le monde sait dans quelles conditions elles ont mal été acquises, et, dans un inespéré mouvement de transparence démocratique, répartiront publiquement et équitablement la charge du retour à l'équilibre des comptes publics. Ce qui, il n'est guère permis d'en douter, prendra encore quelques années.

dimanche 23 octobre 2011

super sic

Loin de l'idée complaisante d'une activité suicidaire qu'en retiendra le profane, lui qui ne la connaît qu'à travers les images des fréquentes chutes retransmises par les journaux télévisés, la compétition de vitesse moto telle qu'elle se pratique de nos jours sur des circuits à la sécurité optimale ne présente guère plus de risques que le ski de descente, ou le cyclisme. Le danger essentiel, pour un pilote, n'est pas, même à haute vitesse, de tomber, mais d'être percuté par un autre concurrent. Et l'intensité de ce risque n'est jamais plus élevée que durant les premiers tours de l'épreuve, lorsque les pilotes, encore groupés, se suivent à quelques centimètres les uns des autres.
Aujourd'hui en Malaisie le jeune chien fou du MotoGP, l'exubérant Marco "Super Sic" Simoncelli, engagé dès les premiers virages dans un duel périlleux avec Alvaro Bautista, est mort, percuté après avoir chuté par Colin Edwards, puis par Valentino Rossi. L'organisateur, ne rediffusant de l'accident que ses premières secondes, coupant l'instant du choc, cachant les images de Marco Simoncelli gisant sur la piste, annulant le Grand Prix, fit ce que le monde motard, pilotes comme spectateurs, attendait de lui. Espérer une même retenue d'un journal télévisé essentiellement préoccupé de rendre l'hommage qui s'imposait aux beautiful losers eut sans doute été illusoire.

mercredi 19 octobre 2011

diktat

Son éducation dans une culture qui l'éloigne des pratiques autochtones, son passé tout entier consacré à poursuivre les puissants, sa reconversion tardive vers une carrière politique, son ignorance du jeu électoral : dans la perspective des présidentielles, tout contribue à faire d'Eva Joly, représentante d'un parti abonné dès l'origine aux individus étranges, l'une de ces personnalités singulières qui amusent les électeurs et ravissent les journalistes. Pour un peu, si elle ne portait pas les chances du mieux installé des petits partis, on jurerait avoir affaire à l'un de ces candidats d'un instant, marginaux et pittoresques, qui viennent profiter de ce moment de gloire que leur offre l'élection. Refaisant surface après la primaire socialiste, la candidate écologiste vient de livrer un entretien au Monde, et d'animer une réunion en un lieu qui convient idéalement à son électorat. Et on a beau s'attendre à tout, ses déclarations surprennent.
La faute en incombe peut-être à ses interlocuteurs, dont on ne saurait dire s'ils cherchent par là à lui rendre service mais, dans ses réponses aux journalistes du Monde, on peine à percevoir le politique derrière l'habitus de la magistrate qui semble avoir oublié qu'elle avait cessé d'être juge. Car ses propos se cantonnent pour l'essentiel à l'appareil judiciaire, stigmatisant les interventions politiques et la servilité des procureurs, relevant la courageuse indépendance du juge d'instruction, proposant des mesures qui, enfin, mettraient de la morale dans la vie politique et anéantiraient l'impunité des puissants. À l'entendre, on suspecte que le portefeuille qui l'intéresserait dans un gouvernement de gauche n'a rien à voir avec l'écologie. Mais la stratégie qu'elle emploie à cette fin paraît bien déroutante puisque, posant des conditions préalables à toute négociation avec le Parti Socialiste, la généralisation du scrutin proportionnel, la contractualisation du renoncement à l'électronucléaire, faisant état de sa défiance envers François Hollande, elle semble à la fois ignorer que Martine Aubry n'a pas gagné la primaire, et oublier que les voix d'un électorat dont elle use pourtant dans un marchandage typique de la plus ordinaire tractation politicienne ne sont pas sa possession personnelle.

Car comme l'a souvent montré Daniel Boy, le spécialiste de la question au CEVIPOF, l'électorat Vert possède deux propriétés bien particulières, sa structure sociale, et sa volatilité. Majoritairement composé de représentants des professions intellectuelles intermédiaires et supérieures du secteur public, c'est à dire, pour le commun des mortels, de toute la gamme des enseignants, de l'instituteur à l'universitaire, cet électorat se trouve surtout dans quelques grandes villes à fort peuplement étudiant, Paris, Strasbourg, Bordeaux, Rennes, Grenoble. Et il se montre bien peu fidèle puisque, loin de connaître une évolution régulière, le vote Vert varie fortement selon la nature de l'élection, et l'importance des enjeux. Lorsque ceux-ci sont considérés comme faibles et, accessoirement, qu'un scrutin proportionnel donne quelques chances de succès au candidat écologiste, élections régionales ou européennes, les scores peuvent dépasser les 10% ; à l'inverse, et même si la concurrence d'un José Bové rendent peu significatifs les 1,6% de Dominique Voynet en 2007, les présidentielles s'accompagnent systématiquement des scores les plus faibles, le record ayant été établi en 2002 par Noël Mamère avec 5,3%. Tout se passe comme si, dans les grandes occasions, les électeurs Verts préféraient avant tout, et dès le premier tour, voter utile. Mais en 2012, face à un Nicolas Sarkozy qui, par son appartenance politique, ses origines, son milieu, son métier, son comportement, son mépris constant de toute espèce d'intellectualité, son parler même, concentre pour un lettré tous les éléments de détestation imaginables, on peut parier que bien peu de voix d'agents de l'État en général, et d'enseignants en particulier, feront défaut à un François Hollande qui, par ailleurs, cumule les vertus opposées.

Quand on se trouve en position de force, poser ses conditions avant de négocier démontre une évidente absence de diplomatie, et mépriser le social-démocrate n'est pas la meilleure manière de s'en faire un ami. Mais dans la situation des Verts, le comportement d'une Eva Joly qui semble adepte du tout ou rien ne relève pas seulement d'une erreur tactique, d'ailleurs cohérente avec ce refus affiché des traditionnels compromis politiques. Il confirme ce que l'on sait déjà de ce fondamentalisme Vert qu'elle incarne si bien, son intransigeance, sa certitude de posséder la seule lecture possible de l'avenir, son refus de prendre en compte certaines des contraintes triviales que se doit d'affronter tout décisionnaire, contraintes d'ordre économique, industriel et financier en particulier, contraintes produites par les rapports sociaux aussi. Et rien ne cristallise mieux ces propriétés que la volonté, aussi obstinée que fondatrice de ce courant politique, d'en finir avec l'électronucléaire, et les arguments avancés à cette fin. Or, si l'époque a changé, ce n'est pas dans le sens attendu par les écologistes. Désormais, il n'est plus possible de se payer ces jouets financés à crédit sur le compte des épargnants chinois, sauf à servir à faible coût d'inutiles témoignages de bonne volonté, à l'exemple des hydroliennes d'EDF, chargées de domestiquer les homards en baie de Paimpol. Dans le domaine de la production d'énergie l'important, aujourd'hui, est de prolonger autant que faire se peut l'activité des centrales nucléaires, et donc d'améliorer encore leur rentabilité, quitte à leur adjoindre un troisième diesel de secours, et une source d'eau froide indépendante des actuels circuits de refroidissement. Les Verts, au fond, se retrouvent un peu dans la situation qui fut celle du Parti Communiste, enfermé dans ses forteresses ouvrières au début des années 1980, incapable de retenir un électorat qui l'abandonna à mesure que les usines fermaient. Eux aussi prisonniers de ces dogmes qui résument leur vision du monde, contraints à la surenchère par la banalisation des idées écologiques, ils pourraient bientôt rejoindre les adeptes de la lutte des classes dans le cimetière des dinosaures. Dans cette logique, François Hollande pourrait bel et bien devenir le Mitterrand du XXIème siècle, et Eva Joly, son Georges Marchais. Ce qui, on se doit de le reconnaître, rendrait le monde beaucoup moins drôle.

jeudi 13 octobre 2011

attention

Comment mesurer les effets d'une action collective ? De quelle manière un groupe revendicatif, certes établi de longue date, représentant sans guère de concurrent les intérêts d'un univers social particulier mais qui, pour reprendre les catégories de Guillaume Garcia, se rapproche par bien des points des mouvements de "sans" et, comme eux, arrive difficilement à faire valoir ses revendications par d'autres canaux que la rue, peut-il raisonnablement considérer qu'il ne manifeste pas en vain ? Une réponse, dont il conviendra d'analyser aussi bien les éléments factuels que la signification plus globale, vient d'être adressée à ces manifestants depuis l'Assemblée Nationale par le ministre de l'Intérieur, dont l'audition clôturait, mercredi 12 octobre, le ballet des témoignages qui ont nourrit la mission parlementaire sur les accidents et la sécurité routière, mission sur laquelle il faudra bien revenir tant les députés auront amplement démontré que, si l'on veut qu'une politique publique au contenu technique connaisse une certaine effectivité sans trop mettre en danger les libertés publiques, il faut tout faire pour la garder hors de portée de la représentation nationale. Et, on le verra à la retranscription de certains de ses propos, difficile, de la part d'un Claude Guéant, d'envoyer au peuple motard un "je vous ai compris" plus assourdissant.

Ancestral et immuable, le déroulement dramaturgique de la séance commence par un rituel échange d'amabilités avant que le président de la mission, Armand Jung, ne pose au ministre quelques questions ; après sa réponse, les députés présents interviendront, fort civilement, chacun son tour et, après quelques ultimes précisions de Claude Guéant, on se séparera bons amis. Mais comme le temps d'un ministre est précieux, on va a l'essentiel ; et, pour le président, le douloureux problème des motocyclistes mérite une attention particulière. C'est là que, comme l'écrit Nicolas Grumel, Claude Guéant innove. Les décisions du Comité interministériel de sécurité routière de mai dernier, plaques d'immatriculation plus grandes, obligation de porter un "gilet haute visibilité", fait générateur d'une mobilisation d'une durée et d'une intensité inconnues depuis des années ? "Nous avons une relation assez tendue avec le monde motocycliste qui s'est beaucoup améliorée", puisqu'il semblerait que l'Intérieur ait trouvé un "accord avec le monde motard sur un modèle de plaque qui est le modèle allemand", enfin, l'ancien, puisqu'en Allemagne le format des plaques d'immatriculation des motocyclettes a récemment été réduit, aux dimensions de ce qui sera donc désormais l'ancienne norme française. Par ailleurs, "il n'a jamais été question de les affubler (les motocyclistes) d'un gilet jaune fluorescent à l'exemple de ceux que nous avons dans les coffres de nos voitures" mais de faire en sorte que leurs vêtements soient décorés "de bandes ou de points réfléchissants, cela est à négocier avec eux". Autre "chose revendiquée par le monde de la moto", "la circulation en interfile" qui mérite "d'être regardée", tant la pratique est massive. Alors, certes, les motocyclistes qui circulent ainsi sont "susceptibles de sanction mais le plus souvent il y a quand même une assez grande (silence, hésitation, durant plusieurs secondes) ... générosité (on sent à quel point le mot qui s'impose à l'esprit ne doit surtout pas être prononcé : tolérance) de la part des forces de l'ordre."

Claude Guéant et ses subordonnés faisant preuve de générosité, voilà sans doute une information qui surprendra bien au-delà du monde motard. À l'Assemblée Jérôme Lambert, qui n'oublie pas de se présenter comme l'un des fondateurs de la FFMC et le rédacteur de ses premiers statuts, assume le rôle du contradicteur, critiquant "le regard sur le compteur" qui pilote au jour le jour la politique de sécurité routière, quelques mauvais chiffres sans signification statistique entraînant une réaction automatique, répressive, illusoire et inutile. Quelques échanges courtois plus tard, le ministre conclura son intervention en évoquant la protection apportée par un gilet gonflable prometteur mais encore peu fiable et dont le coût, élevé, pourra être partiellement pris en charge par "la Fédération des motards en colère qui assure la plupart des motocyclistes et fera le bonus nécessaire pour favoriser l'équipement", ces motocyclistes qui ne sont pas si mauvais bougres puisque responsables seulement "pour moitié" des accidents dont ils sont victimes.
On peut douter que, sur la question, l'AMDM ait été consultée ; sans doute aurait-elle répondu que si, depuis presque trente ans, elle assure avec succès une part minoritaire mais significative des motocyclistes, et seulement eux, c'est parce que leur taux de sinistres est le plus faible de tous les usagers privés de la route, et parce que leur responsabilité dans les accidents est très largement inférieure à la médiane.

Le ministre, on le voit, prend la peine de lire ses fiches, même si sa documentation montre quelques déficiences. Mais face à un candidat potentiel qui n'a nul besoin de ses collaborateurs pour afficher sa connaissance pratique de la question, sa prestation, en période électorale, ne trompe guère ; l'analyse, sur ce point, rejoint celle d'autres catégories sociales qui partagent un même soupçon né d'une même stigmatisation, les magistrats par exemple. Aussi la manœuvre en elle-même, banale et finalement conduite sans grande conviction, ne présente-t-elle que peu d'intérêt ; elle apporte, par contre, des enseignements intéressants sur la manière dont l'action de rue, et les revendications qu'elle soutenait, ont pu influencer la politique de l'Intérieur. Le feuilleton des marques de haute visibilité, rapidement réduites à l'obligation de porter de simples brassards réfléchissants sur la normalisation desquels travaillaient les techniciens des Transports, trouve ici sa conclusion, puisqu'il n'est plus désormais question que de bandes, de lignes voire, en dernière extrémité, de ces objets sans dimension, des points. Difficile d'aller plus loin dans la succession des concessions qui essayent de sauver l'essentiel, l'obligation de quelque chose, obligation remplie sans difficulté puisque tous les vêtements pour motards sont déjà munis de tels éléments réfléchissants. Il s'agit, en somme, sans le dire, et en sauvant la face, d'une capitulation. Indéniablement, l'action collective du monde motard a donc connu ici une certaine efficacité symbolique ; mais on ne prendra pas le moindre pari sur les chances de voir cette efficacité convertie en termes réels.

mardi 13 septembre 2011

TFA

L'incendie était à peine éteint que, déjà, l'AFP recueillait les commentaires des politiques les plus empressés, membres pour l'essentiel de la galaxie écologiste. Une telle sollicitude les honore : l'explosion qui s'est produite dans un four destiné à fondre des déchets métalliques a tué l'un des ouvriers présents, très gravement brûlé le second au point que l'étendue de ses blessures ne laisse guère de doute sur une issue fatale qui surviendra sans doute dans quelques jours, ou quelques semaines, et atteint plus légèrement trois de leurs collègues, lesquels se trouvaient dans un local voisin. Pourtant, de ces seules victimes de l'accident, les écologistes n'ont que faire : la brève allusion d'Eva Joly aux "risques encourus par les travailleurs du site et la population locale" ne s'adresse pas aux victimes réelles, mais à des individus fictifs qui, dans d'autres circonstances, auraient pu recevoir des doses de rayonnements ionisants. Les autres réactions politiques, celle d'Aurélie Filipetti pour le PS, celle aussi de Cécile Duflot, ne mentionnent même pas le fait décidément trivial qu'il y a eu mort d'homme, se contentant d'essayer de tirer, le plus vite possible, un profit politique d'un événement qui dispose en l'espèce d'un certain potentiel, puisqu'il permet d'associer ces deux mots indispensables aux marchands de peur, mort, et nucléaire.
Dans le processus en cause, les radio-éléments n'existent pourtant qu'à l'état de traces : selon le communiqué de l'IRSN, les déchets de très faible activité contenus dans le four représentaient un total de 63 kBq, soit un rayonnement comparable à celui qu'émettent huit individus de corpulence moyenne. Quand bien même, précise l'IRSN, cette radioactivité se serait-elle retrouvée dans l'environnement, il aurait était impossible de l'y déceler. Voilà, sans doute, qui explique en partie la promptitude de la réaction des opposants à l'électronucléaire, sautant sur une occasion qui, même en des temps moins troublés, n'aurait, faute de matière, connu qu'une très brève existence médiatique. Ce qui ne peut manquer de susciter quelques réflexions.

Car ce monde de l'atome, tel qu'il existe au-delà de l'ignorance entretenue du citoyen à son égard, ne se révèle pas seulement, trivialement, complexe : il est aussi bien plus divers, et infiniment plus diffus, que ce dont les discours des contempteurs de l'électronucléaire rendent compte. Ainsi, un des plus graves accidents du genre s'est-il produit dans un pays qui, hydroélectricité oblige, se contente pour l'heure des deux réacteurs de son unique centrale, le Brésil. À Goiânia, en 1987, des ferrailleurs à la recherche de matériaux dans un institut de radiothérapie abandonné ont démantelé un appareil et récupéré sa source radioactive ; l'un d'eux l'a emportée dans son jardin et, intrigué par la poudre magique qu'elle contenait et par sa jolie lueur bleue, l'a montrée aux voisins. Quatre personnes périrent, plusieurs dizaines furent contaminées, amputées parfois du bras ou des mains ; l'activité de la source, 50 TBq, en dit long sur le danger qu'elles ont couru. Cet appareil, pourtant, n'avait d'autre destination que thérapeutique, et d'autre raison d'être que de sauver des vies : ses semblables, contrôlés par l'ASN, surveillés par l'IRSN existent par centaines sur le territoire national, où ils représentent historiquement le plus grand danger que l'utilisation de l'atome fasse courir aux populations civiles. Bizarrement, ils ne font peur à personne sauf, sans doute, à ceux qui en ont déjà été victimes.
Paradoxalement, ce monde souffre aussi de la régulation stricte, et de la surveillance étroite dont il est l'objet. La réglementation produit cette classification des déchets qui, évidemment, distingue soigneusement ce qui pose problème, les résidus du recyclage des combustibles, de la masse des produits ordinaires dont certains, ceux que les ouvriers de CENTRACO fondaient lors de l'explosion, ne sont guère considérés comme tels qu'en raison de l'origine artificielle de leur activité. La surveillance génère cette interminable liste d'incidents qui, là encore, n'ont pour l'essentiel aucune conséquence en matière de sécurité, et ne sont rapportés que par routine administrative. Former l'appréciation éclairée du citoyen implique précisément de l'instruire en ces matières ce que, d'ailleurs, les divers intervenants publics, organismes de contrôle en premier lieu, se chargent bien volontiers de faire, l'ASN entretenant même une boutique ouverte au public.

Ils travaillent, pourtant, en vain, puisque, dans la logique orwellienne de l'ère du soupçon entretenu, plus de transparence c'est plus de camouflage, leurs efforts ne se justifiant que s'ils nous cachent quelque chose. La leçon, si souvent répétée qu'on ne saurait désormais concevoir qu'elle soit contestable, n'a aujourd'hui plus besoin que d'être régulièrement ressassée, dès que l'occasion se présente. La fréquence des incidents, comme dans toute activité industrielle complexe et fortement développée, garantit que l'attente ne sera pas trop longue. D'une certaine façon, on perçoit dans les réactions précipitées des écologistes à l'accident de Codolet une forme de dépit, un certain regret que l'affaire ne soit pas plus grosse, et qui explique en partie leur précipitation à réagir, avant que celle-ci ne s'éteigne. Alors, que lire d'autre dans les propos des professeurs de vertu citoyenne que dissimulations et mensonges, ces écarts que, bien sûr, on ne peut se permettre que pour la bonne cause, exploitation d'une ignorance aussi répandue que soigneusement cultivée, et pur opportunisme ? Mais que peut-il bien y avoir de neuf, alors, dans cette façon de faire de la politique ?

mardi 6 septembre 2011

gégécity

Il fut un temps, en France, en Grande-Bretagne, où le développement urbain empruntait un chemin obligé, celui de la fondation de villes nouvelles, créatures sorties prêtes à l'emploi du cerveau de leurs inventeurs, hauts fonctionnaires du Plan et de l’Équipement, et vendues sur catalogue aussi bien aux politiques qu'à leurs futurs habitants, lesquels expérimenteraient à leurs dépens les bienfaits de la faible densité, de l'éloignement du centre, du rationnement en matière de transports, du déséquilibre d'un aménagement constructeur de logements, et seulement de logements. Cette colonisation de vastes espaces détournés de leur emploi agricole, témoignage d'une époque immodeste, a cédé la place à une politique à la fois moins ambitieuse et plus orgueilleuse, directement conduite par les élus. Il s'agit de reconvertir, à l'intérieur des métropoles, ces zones industrielles et commerciales dont la justification économique a disparu, ou qui peuvent être réimplantées ailleurs. Le modèle du genre se trouve à Hambourg, dont les entrepôts ont en partie cédé la place à HafenCity, "le plus grand projet de développement urbain interne existant aujourd'hui en Europe", avec ses quartiers orthogonaux, ses immeubles cubiques pour les gens ordinaires, et sa tour expressionniste réservée aux riches. En tête d'îlot, en figure de proue, l'indispensable équipement culturel de prestige obligatoirement confié à une grande agence internationale, l'Elbphilarmonie par Herzog & De Meuron.
Ce modèle se retrouve, trait pour trait, dans le projet de la Confluence, à Lyon où, comme à Hambourg, l'histoire a légué à la municipalité actuelle un vaste terrain de jeu idéalement placé et sur lequel, pour le bien de ses citoyens et l'édification des générations futures, elle peut décliner sa conception de la ville moderne. Il existe, à quelques centaines de mètres du centre ville, un espace triangulaire qui possède la propriété d'être complètement fermé, et de l'être par des barrières infranchissables, celles du Rhône et de la Saône, celle, aussi, sur son versant nord, de la gare de Perrache, installée sur un large rempart difficilement transpercé de trois étroits tunnels, et qui joue d'autant mieux son rôle de frontière qu'on l'a flanquée d'une autoroute qui, venant du sud, longe le Rhône avant de bifurquer vers l'ouest, le long des voies ferrées, et d'un vaste parking à étages dont l'architecture concentre le pire des années 1970. Car Lyon présente cette caractéristique qu'une partie de sa topographie a été dictée non par l'aménagement routier, mais par celui du chemin de fer : et ses concepteurs ont décidé que, au sud de la barrière, rien d'intéressant ne pouvait exister, et que l'on pourrait donc y entasser sans souci les légumes et les bestiaux, les pauvres, et les prisonniers.

Accéder à la zone n'est donc pas chose facile ; mais rendre compte de ce qui s'y passe représente une tâche presque insurmontable. Les sites web que la municipalité consacre au projet ont en commun de se révéler parfaitement inutiles, tant les quelques fragments d'information que, à force d'obstination, l'on finit par y récolter, surnagent avec peine au milieu de la logorrhée publicitaire qui les parasite, laquelle vante la grandeur d'un Gérard Collomb et les vertus écologiques et sociales de son action, et totalement inutilisables, tant ils semblent conçus, avec un soin maniaque et une efficacité redoutable, pour décourager toute tentative de navigation. Essayons malgré tout de décrire ce que, pour l'heure, le promeneur peut comprendre de gégécity. Il trouvera donc, comme à Hambourg, des logements à grand spectacle, où l'on remarquera en particulier le superbe concours de porte-à-faux de Lyon Islands, et les jeux de couleurs et de texture de la peau du Monolithe, quelques bureaux parfois très laids, comme le siège d'Eiffage, et parfois superbes, avec le cube orange de Jakob et MacFarlane, le bloc sinistre de l'hôtel de la région Rhône-Alpes à propos duquel on se demande de qui Christian de Portzemparc, son concepteur, a bien pu vouloir se venger en dessinant cette caserne grisâtre et, à la pointe sud du triangle, l'obligatoire équipement culturel de prestige, ici le musée des Confluences confié à Coop Himmelb(l)au. En somme, tout ce qu'il faut pour une HafenCity fluviale ; pourtant, si le contrat architectural paraît rempli et a largement de quoi en remontrer à la concurrence parisienne, on a du mal, pour l'instant, à voir là un morceau de ville. S'étendant sur 150 hectares là où HafenCity en occupe 157, la Confluence frappe à la fois par sa spécialisation - les logements au nord, les loisirs au centre, les bureaux au sud - et part sa faible densité, qui lui fait ainsi perdre l'avantage essentiel d'une ville. Certes, on n'est qu'à mi-chemin : la phase 2, sous la responsabilité d'Herzog & De Meuron, devrait permettre de réparer tout ça. Pour l'heure, on ne voit qu'une occupation lacunaire, des quartiers séparés, et des distances considérables qui ne pourront guère être parcourues qu'à pied. Et puis, une question subsiste : relégué à l'extrémité de la parcelle, au-delà de l'autoroute, le musée, pour les lyonnais, restera très difficile d'accès. À l'opposé du Guggenheim de Bilbao, qui a revitalisé le territoire délaissé qui l’entourait, il semble moins destiné à l'agrément de la population locale qu'à l’ébahissement du touriste de passage qui, d'un simple regard depuis l'autoroute, pourra aisément se convaincre de l'audace de son maître d'ouvrage, et de la modernité de sa ville.

Lyon, pourtant, reste la patrie de Tony Garnier, minutieux créateur d'une utopie urbaine. Quelques traces de son œuvre subsistent, le quartier des États-Unis, une cité HBM assez ordinaire, ou les anciens abattoirs dont une petite partie a été conservée pour devenir, comme à La Villette, une halle à spectacles, alors que l'essentiel a été détruit. A la place, on trouve notamment l'antenne locale de Normale Sup' avec, pour les scientifiques, un horrible bâtiment digne du centre ville de Saint Quentin en Yvelines et, plus loin, pour les littéraires, un ensemble étonnant conçu par Gaudin père et fils, assez proche des volumes expressionnistes de Ricardo Porro et Renaud de la Noue.
La ville moderne, en fait, et la cité idéale, il faudra aller les chercher là où elle a furent d'abord construites, à Villeurbanne, sur un axe dont le centre est occupé par l'hôtel de ville et qui comprend, au sud, un imposant manifeste de symétrie moderne, le Palais du Travail de Môrice Leroux, aujourd'hui TNP et, au nord, du même, prolongeant une perspective herculéenne bornée de deux tours de dix-neuf étages, le quartier des gratte-ciel, importation des méthodes de construction métalliques américaines, révolution technique, esthétique, et urbanistique. La qualité de l'ensemble, le soin avec lequel il est aujourd'hui rénové, la façon dont cet aménagement ancien sert aujourd'hui d'ancrage à un projet neuf montre ce que peut faire une municipalité qui a conscience de posséder un patrimoine unique, et sait à la fois le protéger, et l'exploiter dans toutes ses dimensions.

mercredi 10 août 2011

AAA

Décidément, il n'y a plus de saisons. Il fut un temps où le mois d'août ne connaissait d'autres cyclones que tropicaux, tempêtes durant lesquelles seules comptaient les conséquences de ceux-ci sur la production d'hydrocarbures dans le golfe du Mexique et, donc, sur les cours du pétrole. Après des mois de dur labeur et de risques inconsidérés, traders, boursiers et politiques, aux premiers jours du mois, liquidaient leurs positions avant de prendre, l'âme en paix, leurs quartiers d'été. Désormais, la méchanceté des temps ne laisse de répit à personne : elle en rajoute même, cumulant, en ce mois de détente, deux crises indirectement liées, une brutale tempête boursière, et un lent effondrement des finances publiques dans quantité de pays développés. Une situation qui possède, de plus, une certaine ironie.

Quand la crise immobilière et financière a frappé les États-Unis d'abord, puis le monde entier à l'automne 2008, les bonnes âmes se sont acharnées à démolir l'ambulance d'un capitalisme donné pour mort : ces marchés tout-puissants dont les laudateurs soutenaient qu'il fallait les laisser se gouverner comme bon leur semble venaient de démontrer de la manière la plus éclatante qu'une telle liberté ne pouvait conduire qu'à la catastrophe. Les marchés ne sont rien sans régulation, et ne pouvaient sortir du tunnel dans lequel leur rapacité les avaient enfermés sans le secours de l’État. C'était le temps des plans de sauvetage avec leurs centaines de milliards de dollars, le temps, aussi, de la faillite de Lehman Brothers. Et les bonnes âmes de s'offusquer des sommes colossales ainsi englouties dans la préservation d'un système honni, au lieu de secourir ceux qui en avaient vraiment besoin, ces ménages endettés expulsés d'une maison dont ils ne pouvaient plus rembourser les traites.
Trois ans plus tard, on peut dresser un premier bilan de ce Troubled assets relief program. Les prévisions initiales faisaient état de dépenses atteignant 700 milliards de dollars ; en réalité, le montant total des fonds publics mobilisés ne dépassera pas 400 milliards. Et, puisqu'aucune grande entreprise n'a disparu, et pas même General Motors, cette intervention, d'un seul point de vue financier, et grâce au marché, se révélera un excellent investissement. General Motors, nationalisé de fait, sera remise sur le marché, et ses actions trouveront suffisamment d'acquéreurs intéressés par une entreprise qui ne distribuera pas de dividende avant que l'État ne se soit totalement désengagé pour que celui-ci réduise considérablement sa participation. Pour l'heure, on estime le coût final du programme à 20 milliards de dollars, soit 5 % du montant investi. Il se pourrait bien, en d'autres termes, qu'il se révèle bénéficiaire. Tel était le cas, du moins, avant que n'arrive ce mois d'août meurtrier.

Car le politique est de retour, mais d'une manière assez éloignée de celle que l'on attendait. En dégradant la note de la dette des États-Unis, mettant ainsi à exécution une menace brandie depuis longtemps, Standard & Poor's accomplit un geste aussi spectaculaire qu'indéniablement politique. L'agence sanctionne en effet moins la situation très dégradée des finances publiques que le refus des élus de s'accorder sur la seule manière efficace de s'en sortir, solder les comptes des années Georges Bush. D'autres, tirés de leur torpeur estivale ou rentrés de vacances l'auront noté, la moitié de l'encours de la dette américaine est à porter au crédit du dernier président républicain, fanatique de l'engagement militaire et gros consommateur de cadeaux fiscaux. Refuser de traiter cette question, reporter sur ceux qui manquent déjà de ressources les économies nécessaires, c'est s'engager en toute conscience de cause sur le chemin de la dégradation.
Pourtant, réduire sa dette n'est pas forcément une affaire bien compliquée, à condition de prendre le temps de le faire. Sans bruit, sans drames, dans la zone Euro, la dette publique d'un pays sans État et dont tout le monde se moque a ainsi fortement baissé au cours des quinze dernières années. En 1995, la dette de la Belgique culminait à 130 % du PIB ; ensuite, avec une régularité suisse, d'année en année, elle a été graduellement réduite pour atteindre 84 % en 2007. Depuis, évidemment, la mauvaise fortune générale a inversé la tendance, sans pour autant conduire à une détérioration dramatique, puisque le pays reste noté AA+. En somme, les finances publiques seront d'autant mieux gérées que l’État fait défaut, et que les élus sont occupés à se disputer ailleurs.

Reste une dernière question, celle du choix de la date, et de cette dégradation dont l'effet sera amplifié par la correction boursière qui sévit sur les marchés mondiaux depuis quelques jours. Mettant brutalement le politique face à ses responsabilités, Standard & Poor's se place au fond dans un rôle opposé à celui joué par l’État, lorsqu'il abandonna Lehman à son triste sort en septembre 2008. La brutale révélation que tout le monde ne serait pas toujours sauvé, que le too big to fail pourrait faire défaut, pétrifia un secteur bancaire qui cessa instantanément de fonctionner, avec les conséquences dramatiques que l'on connaît, même si leur effet fut assez bref. Aujourd'hui, la note de Standard & Poor's sonne un peu comme un prêté pour un rendu ; pour l'heure, le moins que l'on puisse dire est que ses conséquences semblent bien moins négatives que le largage de Lehman.

mercredi 3 août 2011

damnation

Il faut parfois faire aveuglément confiance à un simple titre. Hellfest, le métal expliqué à ma mère, documentaire de François Goetghebeur, adhère ainsi totalement à son projet, et remplit idéalement son contrat : profiter d'un encore jeune festival pour à la fois, en musicologue, fournir une rapide introduction à un genre à l'intérieur duquel les experts réussissent à cataloguer une quantité inégalée de chapelles et, en ethnologue, montrer les participants, spectateurs et musiciens, tels qu'ils sont, c'est à dire, pour l'essentiel, des actifs plutôt jeunes, mais pas seulement, plutôt socialement intégrés, et parfaitement à même de prendre pour ce qu'ils sont les codes d'un spectacle macabre qui existe en tant que tel au moins depuis Alice Cooper, ce qui ne rajeunit personne, et qui offre un moyen idéal de faire peur à ses parents tout en ridiculisant les bien-pensants. Mené par un agité très au fait de son sujet, et, pour tout dire, excellent dans son rôle, le reportage n'élude pas les réalités gênantes, comme dans cette séquence au cours de laquelle, à son corps défendant et après bien des difficultés, le journaliste réussit à arracher quelques mots à l'un des membres des Scorpions alors que, leur prestation sitôt terminée, les routiers germaniques quittent rapidement les lieux dans l'un de ces impressionnants convois de Mercedes noires que, en ce temps si durs pour bien des dictateurs, l'on ne croise aujourd'hui plus guère que chez les nouveaux riches de la Russie poutinienne.
Cueilli au cœur de son terrain, le sociologue ne peut que jouer sa partition habituelle, celle du désenchantement : les spectateurs qui l'entourent, d'après lui, sont plutôt plus éduqués, et plus intégrés, que la moyenne, et les adolescents suicidaires brillent par leur absence. Les quelques entretiens et les nombreux plans qui leurs sont consacrés, et qui montrent la diversité des âges, et le soin apporté aux costumes, ne peuvent que confirmer ces propos : à l'opposé de ces sempiternelles vidéos de concerts dans lesquelles on ne perçoit du public qu'une anonyme masse hurlante et trépidante, Hellfest, le métal expliqué à ma mère, montre des individus, adultes ordinaires s'accordant un petit moment de détente. Dans son traitement autant que par son sujet, il rappelle l'excellent Heavy metal auf dem Lande, autrefois diffusé sur ARTE et qui racontait les aventures agricoles de Nuklear Blast ; le reportage, de plus, peut se prévaloir de l'imprimatur accordé par les spécialistes du domaine.

Pourtant, il n'a été diffusé qu'au mois d'août, en troisième partie de soirée, sur la plus confidentielle des chaînes du groupe France Télévisions, laquelle ne semble pas prévoir de rediffusions. Et d'après ce que disent ses auteurs, cette production doit tout à la personnalité, et au récent décès, de Patrick Roy, l'ange tutélaire du festival, et doit donc être prise comme un remords qui, comme toujours, arrive trop tard. L'événement, pourtant, attirant 80 000 spectateurs venus de toute l'Europe, n'a rien de mineur, et permet de mettre en lumière un réseau auquel participent des centaines de milliers de citoyens européens : comment se fait-il qu'il ne figure pas, comme tant d'autres rencontres de moindre importance, à l'agenda culturel de l'été ? Comment se fait-il que l'on ne l'évoque guère auprès du grand public que pour rapporter le point de vue d'une mesquinerie abyssale et d'un nombrilisme exacerbé du catholique outragé ? A quel degré de bêtise faut-il être parvenu pour ressortir à son propos ce spectre grimaçant du satanisme qui ne fait même plus rire les sociologues ?

Le pire, au fond, est que l'on ne se pose guère ces questions. Le festival de métal, les rassemblements de motards, avec leur participants aussi nombreux que bien visibles, ne représentent qu'un segment particulier dans l'immense diversité de ces pratiques individuelles ou collectives à propos desquelles Christian Bromberger a rassemblé quelques études. Mais le rock, la moto, ou les jeux vidéos possèdent aussi, en corrupteurs de la jeunesse, une dimension déviante, et recèlent un potentiel substantiel de provocation. Dès lors, deux attitudes sont possibles. On peut, dans un ordre d'idées libéral, respecter les choix faits par des adultes, s'assurer qu'ils n'enfreignent pas la loi et prendre les mesures appropriées en cas de besoin : c'est, sur le terrain, assez souvent ainsi que les forces de l'ordre procèdent. Emprunter le chemin contraire entraîne toute une série de conséquences dont la moindre n'est pas ce sommet de ridicule atteint lorsqu'une vertueuse coopérative de magasins décide de retirer de ses rayons les exemplaires d'un jeu vidéo qui se pratique en ligne, et s'achète donc tout aussi bien de la même manière, indiquant ainsi aux amateurs la voie à suivre.
Car on sort alors du domaine du droit, et de son respect, pour entrer dans celui de la morale, et des prohibitions que l'on se permet en son nom. On abandonne les affaires publiques pour se mêler de la vie privée. N'aimant rien tant que de jouer les directeurs de conscience, les militants de l'ordre moral n'éprouvent aucun scrupule à franchir ce pas, ne concevant même pas que l'on puisse leur en tenir grief puisqu'il sont, eux, persuadés à la fois d'être du côté du bien, d'agir dans leur bon droit, et de répliquer à une agression qui les touche dans ce qui les justifie, leur foi. Les tribunaux, bien sûr, sont là pour mettre un terme aux atteintes les plus visibles. Mais la loi ne contraint pas les choix de quantités d'acteurs qui ont intérêt à obéir à certains impératifs, acteurs dont les décisions se voient en particulier sur ces canaux de télévision dont la diversité de la programmation évolue en fonction inverse de leur nombre. Cette censure de tout ce qui ne pourrait pas passer sur TF1 à 20h30 oblige ceux qui en subissent les conséquences à s'organiser autrement ; comme leurs passions ordinaires rassemblent suffisamment d'amateurs pour assurer leur pérennité, ils s'organisent à l'écart des canaux institutionnels, et prospèrent dans leur coin, avec leur presse, leurs rendez-vous réguliers, et Internet pour relier tout ça. On tourne, mais en rond : et puisque la passion trouve moyen de s'exprimer, réclamer plus, réclamer donc un traitement équitable et un respect de ses droits et de ses libertés, se paye d'un effort coûteux dont le succès semble aléatoire. Aussi, on reste dans son monde, entre soi, perdant ainsi toute chance de jamais en sortir.

lundi 25 juillet 2011

auditions

Contre la spécialisation et ses conséquences néfastes, on gagnera toujours à disposer d'une connaissance diversifiée, quand bien même elle serait, sur certains plans, superficielle, voire anecdotique, d'un domaine particulier. Car elle fournira les éléments indispensables à une pleine compréhension de matériaux d'origine variée mais qui sont, eux, produits par des intervenants dont on se rendra vite compte qu'ils ne possèdent que des vues extrêmement vagues, dont la pertinence relève bien souvent du seul préjugé, dont le processus d'élaboration intellectuelle ne se distingue en rien de celui du sens commun, du domaine en question. S'agissant de citoyens ordinaires, cela n'aurait guère d'importance. S'agissant de députés réunis pour une mission d'évaluation d'un problème public, une telle constatation se révèle bien plus gênante. Avant de partir en vacances, ceux-ci eurent en effet le temps de participer à une mission d'information relative à l'analyse des causes des accidents de la circulation et à la prévention routière, laquelle procéda à des auditions de personnes qualifiées, fournissant par la-même un riche matériau dont il ne sera possible que d'étudier quelques éléments, tant il est chargé de significations diverses, dont la première tient au contexte qui a permis son élaboration.

Faisant suite à une proposition du Président de l'Assemblée, cette mission intervient bien sûr à un moment particulier, celui de la fronde des députés UMP qui, en mai dernier, votèrent un léger assouplissement des règles du permis à points. Que le législateur s'occupe de cette question a déjà quelque chose d'exceptionnel. Car la règlementation en matière de sécurité routière, et cela a encore été le cas lors du récent et explosif Comité interministériel, relève presque totalement du domaine de l'exécutif. Le parlement n'a son mot à dire que sur des questions particulières, répression de l'alcoolisme ou permis à points, ou lorsque, par deux fois durant les vingt dernières années, on lui présentera une loi. D'une certaine façon, cette mission va donc les jeter dans le bain, et on s'apercevra vite que peu nombreux sont ceux qui savent vraiment nager. Elle sera alors pleine d'enseignements dont le premier, dans la tradition de la société de cour, tient moins aux qualités des intervenants qu'à leur ordre de passage.
Le plus souvent, en effet, celui-ci obéit à la bienséance institutionnelle, ce pourquoi, comme chez Norbert Elias, les exceptions seront hautement significatives. On commence par le plus haut gradé, la déléguée interministérielle à la sécurité routière, on continue par les fonctionnaires placés sous ses ordres, puis on auditionne le SAMU avant de s'attaquer aux experts, un chercheur de l'INRETS, ou le préfet Guyot. Déjà, les exceptions sont nombreuses : en même temps que la déléguée interministérielle, la commission auditionne la directrice du LAB, laboratoire privé mais commun à Peugeot et Renault ; avant les experts, on entend un représentant de la fédération des assurances, qui regroupe les assureurs non mutualistes. On voit ainsi se dessiner un second cercle de préséance, qui place les entreprises privées juste un cran au-dessous de la puissance publique. Et, pour finir, les députés écoutent les représentants des usagers, motards, piétons, automobilistes, cyclistes, dans un ordre qui n'est pas non plus dénué de sens, en profitent pour accorder leur attention au très efficace lobby des fabricants d'avertisseurs de radars, et terminent avec Chantal Perrichon, présidente de la Ligue contre la violence routière. Sa position en fin de débats, les attaques dont elle est l'objet de la part d'un Jacques Myard valent aussi comme un symptôme, qui donne à penser que, aux moins chez les députés UMP, sinon la cause qu'elle a défendu avec zèle, du moins sa manière de faire n'est plus vraiment en cour.

De ces compte-rendus, on retiendra celui de la sixième journée, et pas seulement parce qu'il y est question des motards. Car les trois entités auditionnées ce jour-là, deux associations d'usagers, et un lobby industriel, sont aussi dissemblables que possible, et possèdent chacun leur propre stratégie pour faire valoir ses intérêts ; et là, sans nul doute, l'AFFTAC impressionne. Créée en mai dernier pour représenter les producteurs d'avertisseurs de radars sous la menace d'une interdiction gouvernementale, elle a su en quelques semaines se muer en un promoteur de la sécurité routière tout dévoué à l'intérêt général, et prêt à collaborer en cas de besoin, comme lorsque son représentant propose d'utiliser le suivi de ses clients dont il connaît en permanence la position, le temps de conduite, la vitesse et, bientôt, la dynamique, pour leur adresser des messages à caractère purement informatif. Dans un ordre radicalement différent, le représentant de la branche lyonnaise de l'association Les droits du piéton donne une éblouissante démonstration de sectarisme, laquelle ne se limite pas à son champ d'action puisque, présentant le fait de rouler à moto comme une addiction et les motards comme seulement sensibles à la sanction, distinguant usages utilitaires et hédonistes, et réclamant une limitation de la cylindrée des machines en citant en exemple ce Japon qui ne fabrique des grosses cylindrées que pour les exporter, il reprend mot pour mot l'argumentaire de celui qui fut le premier délégué à la sécurité routière, Christian Gérondeau, voilà trente ans. De sa part pas un mot, bien sûr, au sujet de la responsabilité des piétons dans les accidents dont ils sont victimes et qui, à Paris, selon le dernier rapport de la Préfecture de police, approche des 53 %, soit environ dix à quinze points de plus que pour les cyclistes, motards et scooteristes. Pas une mention des derniers chiffres de la sécurité routière qui, sur les douze mois qui courent jusqu'en mai 2011, relève 512 piétons tués, et 749 motocyclistes.

Toujours représentés par la FFMC, ces derniers seront aussi l'objet de l'attention des députés ; ceux-ci, comme souvent, se montrent aussi avides d'apprendre que dépourvus de connaissances sur ce point spécifique. Philippe Meunier, qui a passé son permis moto en 1984, propose de ne pas mettre les machines les plus puissantes à la disposition de motards inexpérimentés. Il ignore donc que c'est précisément ainsi que les choses se passent depuis la réforme de 1996. Députés, les parlementaires sont, ou ont été, presque tous des élus locaux, maires, conseillers généraux. Ils ont donc eu à s'occuper, dans leurs activités courantes, de sécurité routière, d'aménagements de voirie. Pourtant, tout au long des auditions, ils démontrent leur ignorance de cette question que, visiblement, ils ont délaissée jusqu'au brutal réveil imposé par leurs électeurs. Leur attrait pour les solutions simples, règlementaires et automatiques, le LAVIA, le bridage des véhicules dont il est pourtant facile de démontrer que ses effets ne peuvent être que contre-productifs, leur mode de réflexion ethnocentrique dans lequel leur expérience singulière a valeur scientifique ne montrent pas seulement à quel point ils sont incapables d'appréhender ces questions sociales complexes qui transcendent totalement leurs habituelles catégories juridiques. Ils semblent en effet n'avoir aucune conscience des propriétés gravement attentatoires à la vie privée des dispositifs automatiques qu'ils défendent, et dont l'audition de l'AFFTAC fournit un exemple. La règlementation en matière de sécurité routière, certes, va bien souvent restreindre la liberté individuelle. Mais la tâche du législateur devrait être de veiller à ce que ces atteintes soient aussi limitées que possible, et de faire en sorte qu'elles soient toujours, rationnellement et démocratiquement, justifiées. Laissant l'administration décider seule de ce qui est bon pour les usagers, les députés montrent à la fois une conception étroite et subordonnée de leur fonction, et, en règle générale, une ignorance à peu près totale dès que l'on s'aventure dans un domaine technique. Ce n'est certes pas au Palais Bourbon que l'on peut s'attendre à des moments aussi délicieux que cette discussion sur les mérites comparés des technologies de réacteurs au thorium.

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